Tempête sur le Golfe de Gascogne (1995)

(En septembre 1995, mon fils Sullian, Mike et moi avons été chargés de convoyer le Swan 44 de Bill Graham de La Corogne au Crouesty).

Le 5 septembre, la queue de l’ouragan Isis nous assène ses vents de plus de 60 nœuds 3 jours avant la date prévue).

47°.12’18’’ N, 6° 56’ 22’’W, milieu du golfe de Gascogne, la surface de l’eau reste nerveuse, prête à gifler la coque à la moindre rafale.

Dans le sud-ouest, le ciel lourd menace un cargo qui dans un roulis humide et glacial essaie difficilement de remonter un vent en furie.

Cette symphonie ressemble à une partition de « tempête sur Biscaye » joué par l’étrave d’Alérion sur le clavier vert de gris de l’atlantique en colère.

Le mât et les haubans dans un registre effrayant l’accompagnent en mode majeur et moi, le soliste, je tiens la barre de mon orchestre vagabond.

Nous avons appareillé de La Corogne il y a 36 heures par un temps de demoiselle, la traversée nous réjouissait.

L’humeur joyeuse de l’équipage ajoutée à la beauté et à la puissance du voilier que je skippais me plongeait dans une sorte d’insouciance tranquille………….

Il est 1 heure 30 du matin, depuis hier soir nous sommes sous suédoise, en fuite, cap au 45°, l’anémomètre affiche 62 nœuds de vent et dans nos surfs le speedomètre reste bloqué à 18 nœuds, ne pouvant dépasser cette mesure.

L’humeur joyeuse a fait place à une tension extrême.

L’œil rivé sur le compas, le barreur avec une vigilance accrue, garde le bateau exactement dans le lit du vent tandis qu’un équipier annonce en hurlant les vagues monstrueuses qui déferlent.

Quand elles éclatent sur nous, il n’y a plus de distinction entre la mer et le vent, nous sommes baignés dans un maelström de vapeur d’eau salée qui nous brûle la gorge et les yeux.

Les tonnes d’eau qui nous ensevelissent, stoppent d’un coup notre vitesse, Alérion s’assoie littéralement sur sa voûte, nous exposant dangereusement à la colère d’une seconde lame.

Dans cette furie, notre horizon ne dépasse pas le halo des feux de position, créant sous les coups de buttoir de l’étrave, un embrasement vert et rouge qui s’évanouit dans la nuit d’encre pour rejaillir de plus belle en gerbes bicolores.

Intraduisible est le bruit assourdissant au sommet d’une déferlante, effrayant le silence qui le remplace au creux des montagnes d’eau.

Ce monde nous est inconnu, quelles sont les lois qui régissent cet univers ? Nous ne naviguons pas, nous flottons pour l’instant, nos pensées, nos gestes n’ont qu’un but : fuir.

Nous nous accrochons à notre expérience de marins, mais quels critères appliquer ici dans ce monde sans limites ou le vent, la mer et la nuit s’enlacent furieusement pour une valse macabre.

Sommes-nous devenus les prochaines victimes de ces lames furieuses prêtes à nous sacrifier au maître de la nuit : l’Ankou ?

Quatre heures du matin. Les hurlements du vent qui redoublent, trahissent l’arrivée d’une aube bien malade. Le spectacle qui s’offre à nous est grandiose, le jour naissant, nous réalisons avec acuité toute la précarité de notre situation.

La nébulosité de l’air est à son paroxysme, nous respirons de la vapeur d’eau de mer, ouvrir les yeux est douloureux, les rafales de vent chargées d’embruns viennent nous cingler le visage comme des coups de fouet, nous avons avalé tellement d’eau de mer que nous sommes totalement déshydratés.

Le manque de sommeil et l’extrême tension de cette nuit ont fatigué nos organismes, le froid nous engourdit.

Agir, il faut agir. D’abord le bateau, une inspection rapide du pont m’informe que tout est clair, les voiles arisées à poste, écoutilles et apparaux en place.

A l’intérieur c’est un capharnaüm sans nom, les planchers du carré sont jonchés de débris de verres, d’instruments de cuisine, de livres, le tout brassé par des centaines de litres d’eau de mer embarqués par je ne sais où, et le moteur refuse de démarrer.

Rien de catastrophique d’autant que le moral tient le coup, dehors le spectacle est ahurissant.

La queue de l’ouragan Isis a transformé la mer en un immense champ fraîchement labouré, au sommet des déferlantes nous distinguons sur tout l’horizon les profonds sillons creusés à la surface de l’océan.

La régularité du paysage formé par ces fantastiques masses d’eau mises au pas, laisse rêveur sur la puissance des éléments déchaînés.

Notre voilier continue sa fuite éperdue vers Belle île en une suite d’escalades et de glissades interminables.

Nous réalisons soudain pourquoi le bateau s’est couché douze fois cette nuit, la hauteur des vagues ou plutôt des monstrueuses masses d’eau est impressionnante.

L’Alérion prend tellement d’élan dans la descente, qu’il dépasse sa vitesse critique, devient ingouvernable, part sur tribord ou bâbord et se couche, mât dans l’eau.

Nous mettons aussitôt deux traînards de trente mètres chacun et une ancre pour freiner le bateau, puis asséchons les fonds.

Le soleil, je le sens bien, aimerait nous réchauffer mais sa pâleur le contredit, il réussit pourtant à chasser la nuit, cette nuit qui, paradoxalement, nous a préservés de la peur en limitant notre univers aux seules dimensions du bateau.

A la lumière du jour le spectacle est irréel, nous sommes à la genèse du monde nous assistons à la création des éléments, l’eau, l’air et le feu prennent corps dans un déchirement titanesque.

Nous sommes subjugués, effrayés, l’imagination carbure à toute allure, surtout rester lucide !, il faut impérativement contrôler son esprit sinon c’est la panique et la peur.

Le temps n’existe pas, il n’y a pas de minutes, pas d’heures, le jour se confond avec la nuit, il y a un instant qui dure, une durée dans l’instant.

Nous sommes un minuscule point dans cet univers en furie !

La puissance qui se déchaîne sous nos yeux n’est pas quantifiable avec les critères que nous possédons.

J’aime ces situations gérées au feeling et à l’instinct, j’aime les moments ou ce quelque chose qui fait de moi un marin pénètre tout mon corps, tout mon esprit, j’aime ces instants de corps à corps avec la mer et le vent, ce face à face avec mon destin.

Mon destin est pour le moment très incertain, les conditions climatiques ne changent pas et notre fuite nous rapproche à grande vitesse de Belle île.

J’attends avec impatience d’y être à moins de 25 milles, car je pourrais entrer en contact avec la terre par V.H.F et rassurer nos proches.

La première voix qui retentit dans le carré est celle de mon frère François, c’est un choc inattendu, cette voix brise soudain l’intense et dramatique dialogue intérieur que j’entretiens depuis plus de 72 heures.

Ce micro que je tiens dans mes mains concrétise la fin de notre solitude et celle immense de son capitaine.

Jamais auparavant un tel acte n’avait revêtu cette dimension aussi symbolique, mon émotion est palpable, je me refuse à impliquer mon frère dans l’aventure dramatique qui se joue, mais malgré moi je lui fais part de notre situation en sachant qu’il ne peut que m’encourager, mais quel soulagement.

J’aimerais m’éterniser mais l’état des batteries m’impose d’être bref et concis, le silence radio qui tombe comme un coup de point me laisse KO.

C’est en me faisant violence que je rejoins Sullian et Mike dans le cockpit, je suis sonné, les appels de détresses captés sur le canal 16 en provenance d’un voilier anglais en difficulté me confirment que nous arrivons près des côtes, qui plus est, au vent de la côte.

La mer en furie a pris feu, les crêtes des vagues sont littéralement arrachées par les rafales de vent et s’évanouissent en fumée, les rayons du soleil viennent enflammer ce décor surréaliste à travers un ciel de traîne qui roule vers l’horizon.

Le bateau reste toujours incontrôlable, varier d’un degré dans notre fuite nous expose au chavirage, mais à ce cap nous allons irrémédiablement nous fracasser sur les falaises de Belle île.

Cette pensée me trotte dans la tête et malgré moi je retarde ma décision.

Je refais le bilan, je refais l’état des lieux, je saute de la table à carte au cockpit, je hume le vent, surveille la moindre variation à la surface de l’eau et surtout sa couleur, j’observe la course effrénée des nuages.

Soudain un imperceptible changement se produit, le bateau change son rythme de métronome, monter, descendre. Il vient de faire un petit écart.

Mon regard se pose sur le barreur, Sullian est depuis 6 heures à la barre (le pilote nous a lâchés dès la première nuit), harnaché et masqué pour pouvoir ouvrir les yeux, il m’a compris, nous regardons les vagues, sur la grosse et longue houle régulière commencent à se propager des vagues croisées.

C’est de très mauvais augure. La terre n’est pas loin. Je ne fais ni une ni deux, je fonce à la V.H.F, appelle-le CROSSA d’Etel et demande assistance.

C’est une frégate de la marine nationale qui vient sur zone, le « Bleuet ».

La présence de ce bâtiment est d’un grand secours pour notre moral.

Les appareils de réception satellite sophistiqués qu’il possède nous permettent d’anticiper sur les changements de direction du vent et de faire le choix judicieux de contourner Belle île par le sud.

La première réaction du commandant est de vouloir nous abriter du vent, il décide de se mettre au vent d’Alérion, mais la puissance de la mer fait qu’il dérape sur nous à chaque lame.

La technique est hasardeuse alors il se place à un mille de nous et nous soutient le moral par V.H.F.

« Belle île » d’un coup se signale par des geysers d’eau, les falaises fument, c’est spectaculaire, impressionnant.

L’île est assaillie par toute la rage de l’océan atlantique en colère, la vision que nous en avons n’est pas rassurante. Espérons que notre décision est la bonne et que le vent va passer au Noroît.

Le vent adonne d’un coup, alors la mer se croise et nous naviguons dans un immense chaudron, le bateau est très difficile à contrôler, nous faisons 4 nœuds sur le fond, Mike et Sullian se relaient à la barre plus souvent, harassés par la fatigue, le froid, la faim et l’humidité, leur masque de plongée sur le visage, ils font peur.

Engoncés dans leurs cirés, leurs gestes sont une épreuve à chaque instant.

Depuis le début du coup de vent nous avons utilisé le minimum de mots essentiels à notre survie, ils ont agi sans discuter, en marins conscients du danger.

Ironie du sort, la dernière balise à virer avant de faire route sous le vent de Belle île est la bouée de … « La Galère » ……

Autant vous dire que le port du Palais fut véritablement un havre de paix.

 Philippe Berteloot

 Septembre 1995                                                                                                               

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