L’Afrique

A San Pédro nous sommes accueillis par le chef de projet, un ancien colon de Madagascar, raciste sur les bords, ce qui ne facilitera pas nos relations.

Notre villa coloniale est grande très aérée, entourée d’un grand jardin planté de manguiers, bananiers, palmiers et de très beaux bougainvilliers, j’ai à ma disposition une voiture avec chauffeur ! 

 Aventure en zone de non droit

Pour désenclaver le port d’Abidjan où le trafic est engorgé, le président Houphouët-Boigny a entrepris la création d’un port à San Pedro pour favoriser l’essor de cette région sauvage et reculée. 

Notre objectif est de développer la pêche pour augmenter l’apport en protéines qui manquent cruellement dans le sud-ouest ou la mortalité infantile est dramatique. Former des patrons de pêche, établir les cartes de zones de pêche, tester des pirogues plus légères en lamellé collé équipées de moteur diésel.

Nos moyens sont importants. L’Autorité Régionale pour le Sud-Ouest nous concède un grand terrain où nous établissons notre pêcherie, un bel appontement pour le Balmer, une chambre froide, un génie glace fournissant 2T de glace paillettes par 24h, des bureaux et une criée.

Pendant un mois avec 9 pécheurs et un cuisto je prospecte la zone de Sassandra au Cap Palmas au Liberia, une bande côtière d’environ 100 milles, de l’accord du plateau continental à la côte. J’ai tout à apprendre sur ce nouveau terrain, la nature des fonds, les courants, les vents, les tornades en saison des pluies et les nouvelles variétés de poissons.

Mon équipage se compose de 3 Sénégalais, 3 ghanéens, 2 libériens et un cuisinier Ivoirien. La vie à bord avec ces grands noirs est facile, l’ambiance est agréable, joyeuse et même euphorique quand la pêche est bonne. Je fais des marées de 5 jours principalement axées sur la daurade et le mérou et je vends le samedi en criée, uniquement aux femmes, car ce sont elles qui maitrisent toute la filière commerciale du poisson.

Nous pêchons principalement à l’accord du plateau continental par 80/120 mètres de fond uniquement à la palangre. Sur chaque bas de lignes 5 ou 6 hameçons.

En saison des pluies le courant est trop important pour travailler correctement, alors nous allons au Libéria au large de Cap Palmas. A l’époque l’Etat est sous l’autorité du chef de guerre Charles Taylor le pays est en ruine et je ne crains pas les gardes cotes, Abdou mon chef de pêche négocie avec les pêcheurs du coin leur zone de pêche contre des hameçons, du fil et quelques conserves. Ils nous réserveront bien des surprises !

C’est dans cet espace de non droit, cette zone frontalière entre le Libéria et la Cote d’Ivoire   que je vais vivre 4 années d’aventures incroyables.

Nous avons sauvé des gens, remorqué des trafiquants, échappé à des pirates, pêché des poissons étonnants, fuit devant une femelle rorqual prête à mettre bas, embarqué et sauvé des clandestins, navigué dans les nappes de gasoil des dégazage sauvages pendant des heures. Ces aventures je les ai vécues avec des hommes formidables, j’ai découvert et vécu leurs mœurs, leurs traditions multiséculaires ancrées dans des croyances animistes ancestrales.

Il faut peut-être expliquer quand tu pars ett pourquoi (fin de contrat ? ..)

1986 La Sierra Leone

Des années plus tard je retournerai pour des missions ponctuelles en Afrique, etc… »

Quelques années après nous être installés au Crouesty, je reprends contact avec Jo Le Hyaric un pêcheur de l‘ile de Houat qui fut directeur d’un projet de développement de pêche en Côte d’ivoire sur le lac de Buyo. Etabli sur l’ile depuis son retour, il dirige des études sur le monde halieutique. Par son intermédiaire je suis contacté par le CEASM pour l’expertise technique d’un projet de développement de pêche anglais en Sierra Léone, sur l’ile de Yelibuya, près de la frontière avec la Guinée Conakry.

J’accompagne la cheffe de la mission, une jeune femme, Claude Vauclare dont je connaitrai toute la vie dans les moindres détails à l’arrivée à l’aéroport international de Freetown-Lungi.

Cette mission est une véritable expédition en pays décadent, la guerre sévit chez les voisins, la corruption est à son plus haut niveau et l’épidémie de choléra fait des dizaines de morts tous les jours sur l’ile de Yelibuya où nous devons intervenir.

Après 5h de pirogue depuis Freetown nous débarquons brulés au second degré, déshydratés, chancelants et aveuglés par la violence du soleil.  Nous découvrons un banc de sable chauffé à blanc sur lequel sont échoués une dizaine de cases et une communauté de pêcheurs misérables et endeuillés. Notre visite durera deux jours (dont une passée en mer) dans une atmosphère de fin du monde pour cette collectivité perdue dans les limons alluvionnaires des méandres du fleuve Great Scarcies River.

Nous rentrons à Freetown bouleversés. Après plusieurs démarches nous obtenons un rendez-vous à l’ambassade de France pour signaler la gravité de la situation sur l’ile. Ordre nous est donné de ne pas ébruiter notre découverte, cela pourrait nuire au développement touristique de la Sierra Léone ! Quelques mois après notre mission nous apprendrons que cette épidémie de choléra fut la plus importante de tout l’ouest africain depuis des décennies, faisant des milliers de morts.

Un matin nous nous rendons à la base technique du projet installé au fond du port de Freetown, Suzan’s Bay, un endroit glauque ou agonisent de vieilles coques de chalutiers rouillés qui servent d’appontement aux dizaines de grosses pirogues ghanéennes superbement décorées. Nous traversons les rues sales et poussiéreuses qui descendent vers la rade. Les murs délabrés des vieilles maisons coloniales témoignent d’une période florissante.

Arrivés aux abords du marché, la population se fait plus dense et soudain dans le brouhaha ordinaire de ce matin ensoleillé, un attroupement spontané devant notre jeep nous arrête, avec des cris aigus des femmes en colère s’acharnent sur un garçon d’environ 16 ans soupçonné d’avoir volé à l’étalage. Le lynchage fut rapide, la mort immédiate. J’ai encore malgré les années le bruit mat des pierres frappant la tête de ce pauvre garçon. Certainement un migrant affamé.

Cette mission africaine en Sierra Léone fut le début d’une amitié qui ne se démentira jamais aux cours des années. Nous avons fait rapidement connaissance avec Rémi son compagnon et pour fêter cette nouvelle complicité je débaptisais Claude pour un prénom plus fun : Marinette.