
Une scolarité en dents de scie me voit trainer dans de nombreux établissements nantais sans grand succès, je n’ai aucune aptitude pour les études et ces années d’adolescence sont perturbées par un mal être profond. Une mère lointaine, préoccupée par des grossesses à répétition, un père souvent absent, une éducation de colonie de vacances, ma place de second dans cette famille nombreuse, des résultats scolaires catastrophiques et une grande timidité avec les filles seront sans aucun doute la raison de ma première fugue en Espagne à 14 ans puis une tentative de suicide au gaz (sauvé in extrémis par la femme de ménage) ne feront qu’aggraver mon désarroi. Jusqu’au jour où, à 14 ans au volant de la 2 cv de maman je manque d’écraser trois enfants et précipite la voiture dans un mur !
Désemparé par mon tempérament difficile et ayant compris mon inclinaison pour la mer et les bateaux, maman a l’idée géniale de m’inscrire aux Scouts Marins. Hélas au bout de trois ou quatre sorties je désenchante vite car ramer sur l’Erdre par tous les temps, dormir dans les baleinières bâchées sur les planchers gelés est loin de l’idée que je me fais de la voile ! Je fais du mauvais esprit, et je suis viré !
1968
J’ai dix-huit ans, j’use mes fonds de culottes sur les bancs de l’Externat des Enfants Nantais, je redouble ma seconde grâce à l’intervention de mon père président des anciens élèves. Cela ne suffit pas à me motiver, je passe le permis de conduire et bien avant la fin de l’année scolaire je m’embauche comme chauffeur livreur chez Renaud Fleurs, grossiste et producteur de fleurs à Nantes puis comme chauffeur déménageur aux transports Williamson où par un manque de chance je défonce la devanture d’une charcuterie rue Monte au Ciel.
Ayant garé la camionnette le moteur allumé, frein à main serré, je descends m’acheter un paquet de cigarettes. Je sors du magasin, une camionnette Williamson passe, je fais un grand signe de la main et constate avec effarement qu’il n’y a personne au volant.
Mon véhicule fonce en roue libre dans la belle vitrine de la boutique du charcutier heureusement vide. Je suis viré !
Mai 68 vient nous libérer, je me bats Place St Pierre contre les CRS dans la fumée des bombes lacrymogènes et le bruit répétitif et strident des sirènes de la police. Je défile, galvanisé avec une foule d’excités. C’est dans cette atmosphère révolutionnaire que je rencontre Jean Pierre Devorsine. Vue la tournure des manifestations, je décide de quitter Nantes et ces manifestations pour le Croisic. Mon père heureux de me voir changer d’idée me confie son bateau L’Ostrevent, un Côtre des Glénan de 9 mètres très marin.

C’est mon premier skippage sur un gros bateau, je suis fier, enfin je réalise un rêve, je suis le seul maitre à bord, envahi d’un grand sentiment de liberté, Cette croisière avec Jean Pierre, Christian Bourcy et deux autres amis fut l’étincelle qui m’ouvrit les yeux et décida de ma vie.
A l’époque Jean Pierre est membre du MOB (Mouvement d’Organisation de la Bretagne) très bretonnant, jouant du biniou et voulant libérer la Bretagne du joug français, nous décidons de faire une préparation militaire parachutiste !
Mai 68 m’a ouvert les yeux, tout explose dans ma tête, je deviens un fervent pacifiste. Ce qui ne m’empêche pas d’être en plein milieu du mois d’aout 1968 incorporé au 1er RCP (1er Régiment de parachutistes) à Pau. Je fais un mois de classe, un stage de tireur d’élite et je suis muté comme instructeur sur le tir et l’armement !! Pour un pacifiste c’est le summum de l’incohérence.


Un an loin de la mer, de la famille et des amis c’est long. Mon esprit s’envole tous les jours vers le port du Croisic ou j’ai repéré un vieux côtre breton désarmé qui dort amarré au quai de la chambre des vases.
Le St Erwan
Un soir devant ce vieux bateau, j’ai eu l’idée d’écrire au propriétaire du St Erwan pour lui proposer l’entretien du bateau contre sa jouissance. Mon père rédigea ma requête, le propriétaire fut ravi de la proposition et accepta.
Me voici capitaine d’un joli côtre noir au gréement aurique, un beau mât verni, le pont bien protégé par de solides pavois, une grande barre en chêne, un carré éclairé par deux belles écoutilles et des petits hublots ronds qui lui donnent un air de vieux caboteur. L’équipement est sommaire, pas de winch mais des palans, les voiles en coton, les cordages en chanvre, des lampes à pétrole en guise de feux.


François mon frère, Jean Pierre et Christian sont les protagonistes de cette grande aventure, celle de l’amitié, de l’entraide et du partage. Nos péripéties sont à la mesure de notre passion et du bonheur quelles nous procurent.
Du nord au sud la Bretagne n’a plus de secret, les marées et courants deviennent des complices, les poissons et les oiseaux des compagnons.
Tandis que les amis(es) défilent à bord, les fêtes s’enchaînent, les couples se déchainent C’est ainsi que je fais la connaissance des suédoises Cristina, Lena et Angela.