2005-Destination Seychelles

Notes de voyage du Cap’tain Philou sur la route des Seychelles

Octobre / novembre 2005

La Crète s’éloigne doucement, couronnée par quelques nuages nacrés, elle se laisse admirer tranquillement, nous offrant sans pudeur sa beauté volcanique.

Adieu petit port de Iera Petra, ton charme et ta quiétude nous font regretter un peu notre vieille Europe, mais c’est ainsi, l’aventure nous appelle et notre destination est l’archipel des Seychelles.

Enfin le soleil est au rendez-vous ! nous l’avions oublié. Ses rayons nous chauffent agréablement, tout en naviguant vent portant à 10 nœuds. L’équipage se compose de Baptiste, Matthieu et moi-même, notre voilier est un catamaran « Lavezzi 40 » nommé Maïna du nom de ma petite fille.

Quel changement ! car après une traversée record du golfe de Gascogne, nous sommes passés du calme plat au vent debout sans savoir pourquoi, malgré un routage de professionnel sérieux, la Méditerranée nous a rejoué le coup d’Ulysse et mené de Charybde en Scilla.

Le jeudi 27 octobre 2005 nous voici en vue de Port Saïd. Tout ce qui flotte en méditerranée s’est donné rendez-vous ici. Navires de guerre, navires de commerce ou de plaisance, nous convergeons tous sur le même Way-point : Port Saïd, port de transit obligatoire pour le passage du canal de Suez. L’approche me déçoit, la côte plate s’évanouit dans une brume de chaleur, la mer est vert de gris, sur tribord quelques torchères polluent à plein feu l’atmosphère. Heureusement une dizaine de chalutiers Égyptiens bariolés, à l’étrave élancée, viennent mettre un peu de couleur dans ce paysage triste et nous égaient en louvoyant entre les cargos.

Après avoir embouqué le chenal, nous pénétrons dans la ville de Port Saïd, ses myriades de lumières, son odeur, sa fébrilité me rappellent les fêtes foraines de mon enfance. Nagib (le transitaire) nous accueille au Yacht Club, sa gentillesse et sa prévenance effacent d‘un coup l’appréhension qui nous étreint en abordant les côtes Égyptiennes.

Suez Canal Authority

Comme par magie la fête commence, car après des formalités rapidement exécutées nous décidons d’aller nous perdre dans les splendeurs de l’Orient. Mais quel continent choisir ? A tribord l’Asie, à bâbord l’Afrique.

Ce soir nous optons pour l’Afrique. Dès la sortie du yacht club c’est l’immersion totale dans une marée humaine enturbannée, voilée, joviale, accueillante, le flot se dirige comme nous, vers les bacs qui nous transportent vers Port Saïd. Un va et vient incessant de petits ferries verts assure la liaison entre l’Asie et l’Afrique, risquant à tout instant la collision avec les super tankers.

Sur la rive Africaine nous nous noyons dans la foule qui nous emporte, tel un raz de marée, vers une destination improbable mais qu’importe ! Ne sommes-nous pas là pour découvrir, admirer, les yeux grands ouverts, l’esprit alerte. Pas de crainte, aucune agression, mais des sourires et des « welcome ». Quel bonheur, cette nuit égyptienne est douce et accueillante.

Nous sommes ici pour refaire des vivres, le jeu de piste nous mène au souk. Baptiste et Matthieu sont dans un rêve, chaque pas est une découverte, un bonheur à l’état pur. Les étals des marchands à même le trottoir, la profusion de marchandises, les cris, l’exaltation de la rue les transportent bien au-delà de leur quotidien.

Quelques dollars échangés nous permettent d’acquérir légumes et fruits, après le marchandage traditionnel ponctué de rires et de vive la France, vive Chirac !

Ce matin, levé très tôt, je contemple Port Saïd qui s’éveille doucement avec le jour. Toutes les cinq minutes le paysage est obstrué par la masse d’un porte conteneur ou d’un pétrolier qui descend vers la Mer Rouge. La perspective fait que leurs superstructures dépassent largement les plus hautes bâtisses de la rive d’en face. Quel sentiment étrange que ces monstres marins envahissant tranquillement la ville ! Est-ce l’impuissance ou de la fierté qui domine ? En tout cas c’est fascinant. Incroyable également la vision de ce canal dégueulant de la frénétique demande de consommation occidentale, symbolisée par ces supers porte-conteneurs chargés à la limite du chavirage.

Pour le moment nous patientons au yacht club, l’ordre de départ dépend de la tour de contrôle qui doit nous envoyer un pilote à bord, bakchich, cigarettes et revues pornos sont prêtes, quelle ineptie d’huiler des rouages qui doivent tourner tout seul, mais que faire !

Vestige de la colonisation anglaise, le yacht club garde quelques restes de cette période contestable. Ce fut certainement un haut lieu de tradition britannique. La pelouse survit malgré tout à un entretien plus que rare, les tables de jardin manquent de peinture et les bâtiments de ravalement, mais qu’importe, le sourire et la gentillesse sont des valeurs qui dépassent largement les principes surannés de la bonne société anglaise.

Soudain le calme et la sérénité se transforment en branle-bas de combat ; venant de nulle part un canot portant sur ses francs-bords la mention PILOT en grosses lettres noires nous aborde sur tribord, une équipe de va-nu-pieds monte à bord, dans un langage inconnu, réclame le « cap’tain » et insiste pour que nous mettions les moteurs en route.

Un gros bonhomme semblant être le chef désigne un petit maigrelet, lui fait signe de rester à notre bord et me regarde sournoisement en frottant son pouce sur son index, langage international imagé et discret voulant dire dans notre cas : as-tu de l’argent ? Traduction : as-tu de quoi payer le bakchich ?  Notre pilote s’installe à bord, me réclame la VHF et me demande de pousser les moteurs au maximum, ce que je refuse illico. Nous ne dépasserons pas les 8,50 nds.

D’une mer à l’autre

Et  voilà, Maïna quittant Port Saïd la fiévreuse pour la tranquillité du canal. Ma première pensée est un hommage à Ferdinand de Lesseps, son génie et sa persévérance à vouloir réaliser ce travail gigantesque que je qualifierai de 8e merveille d’Egypte, puis je m’installe dans la contemplation de cet extraordinaire paysage hors du commun.

1869 – Cérémonie d’inauguration du canal en présence de Ferdinand de Lesseps

Long ruban d’eau se fondant à l’horizon dans les sables du désert, rives désolées ou traînent parfois quelques vestiges de la guerre de Suez, mais aussi de loin en loin un petit village de pêcheurs ombragé par quelques bouquets de palmiers, les barques au repos échouées sur les rives sableuses du canal.

Soudain c’est le mirage. A la faveur d’une courbe, sortie tout droit du sable, apparaît devant nous la passerelle d’un super tanker, puis ce sont ses immenses superstructures d’acier qui semblent émerger du désert ! Quel prodige étonnant dont je ne me lasserai pas tout au long du voyage.

Drôle d’ambiance pour entreprendre une des navigations les plus mythiques de la planète mais restons philosophes.

Avec la course du soleil, l’aveuglante luminosité du zénith se transforme elle aussi. Les couleurs si vives de ce midi deviennent plus pastelles, s’harmonisant avec la douce fraîcheur du soir, discret appel à la méditation.

Notre pilote se fait nerveux, mais que voulez-vous son prophète lui ordonne de jeûner jusqu’au coucher du soleil… Gentiment Matthieu lui prépare une salade, du fromage et des fruits, la tradition veut que nous partagions avec lui son premier repas de la journée, alors nous l’acceptons en nous retrouvant tous autour de la table du carré.

C’est sûr qu’à 8 nds nous ne serons jamais à temps à Ismaïlia, notre première escale le long de ce parcours de 80 milles nautiques. Les plaisanciers ne peuvent pas circuler la nuit, et c’est là-bas également que nous devons embarquer un nouveau pilote.

Arrivés au yacht club nous retrouvons le St Erwan, Feeling 44 DI skippé par Didier Beauchène accompagné de sa femme Chantal et d’un équipier Alain, également Ellora, Nautitech 40 skippé par Frédéric et son équipier Andrew, deux Seychellois ; ils sont partis de France une semaine avant nous. Retrouvailles sympathiques et attendues, mais quelle course poursuite !  Maintenant la route va se faire en convoi pour aborder les eaux dangereuses du sud de la mer rouge.

A quai, sont regroupés les trois bateaux de Marine Cat Sey, plus un Lagoon 380 convoyé pour un confrère Seychellois et un Lagoon 57 pour l’Ile Maurice.  La soirée sera longue et arrosée d’autant que nos autres compagnons attendent depuis deux jours la bonne volonté des pilotes pour appareiller ; l’ennui se noie dans l’alcool, c’est bien connu.

Didier m’invite à dîner sur St Erwan, puis nous allons faire des vivres au supermarché de la ville. Mes matelots, ravis de voir du monde, vont de leur côté.

Nous nous retrouvons pour prendre un thé et fumer le narguilé tous ensemble, ambiance de potaches et photos pour les copains.

Tradition oblige je prends rendez-vous chez le coiffeur, je me vante de connaître la moitié des perruquiers de la planète, cette manière originale d’entrer en contact avec la population locale me plaît et puis les barbiers ne sont-ils pas une source d’information inépuisable !

Le lendemain matin notre petite communauté s’éveille doucement, chaque bateau à son rythme, les pilotes aujourd’hui sont plus détendus, nous embarquons Samir, père de famille jovial, ancien de la marine marchande, aimant discuter tout en restant discret. Notre journée s’annonce au mieux.

Nous retrouvons le canal au sud du lac qui borde Ismaïlia, le bruit du moteur va bercer cette longue journée mais dans quelques instants nous l’oublierons pour nous abîmer dans la contemplation du paysage.

La rive droite plus qu’hier est très militarisée, nous pouvons observer tous les kms un poste de contrôle, soldats armés, en veille.

Cette deuxième partie est plus attrayante, elle est ponctuée par deux grands lacs, Timsack Lake et Great Bitter Lake, qui donnent à ce paysage un peu monotone une tout autre ampleur, par les panoramas qu’on y découvre et la vie qui l’anime : pêche artisanale, chantiers navals, stations balnéaires. Vers midi nous croisons le convoi montant et chaque bateau est une apparition sortie du désert, un mirage digne des mille et une nuits version maritime.

En soirée nous atteindrons la sortie du canal et la ville de Suez, le plan d’eau s’ouvre soudain sur le début de la mer Rouge.

Quelle surprise ! La pollution règne en maître et nous agresse réellement, nous naviguons sur du gasoil, respirons ses vapeurs et le soleil est voilé par un ciel de fumée crachée par les torchères de la baie de Suez.

Pour nous, avec des rêves de paradis Seychellois plein la tête et surtout n’ayant pas oublié les récits d’Henry de Monfreid, le choc est de taille ; prenant notre mal en patience nous nous dégageons au moteur de cet enfer.

Bientôt le vent viendra nous chanter l’appel du large, et notre première nuit en Mer Rouge nous offrira un feu d’artifice d’étoiles filantes, sans doute pour se faire pardonner cet accueil englué.

Nous faisons route à bâbord du rail montant et bénéficions d’un vent ¾ arrière tribord de 20/25 nds, une mer formée nous oblige à barrer. Pour éviter l’abattée nous envoyons le spi, beaucoup plus facile à tenir à cette allure que la grand-voile et nous le gardons jusqu’à 4h du matin, réalisant des surfs à 17nds. Le rentrer sera une autre paire de manche, la chaussette nous joue des tours, nous l’affalons à la méthode J 80.

Merci Max’Sea, cette partie de la Mer Rouge est jalonnée de plates-formes pétrolières et de derricks pas vraiment éclairés, grâce à notre programme de navigation nous nous évitons bien des frayeurs.

Le jour se lève vers 5 heures du matin suivi de l’énorme boule rouge du soleil, prémices d’une journée chaude et ensoleillée ; le vent n’a pas molli et notre espoir d’arriver bientôt à Port Ghalib se confirme.

L’entrée de Port Galibet ses hauts-fonds

La journée est ponctuée par un rythme bien établi depuis le départ de la Rochelle, chacun a trouvé sa place et s’active aux petites tâches quotidiennes avec bonne humeur. Nettoyage, cuisine, toilette, lecture, journal de bord, pêche et depuis nos retrouvailles avec St Erwan et Ellora les vacations radio. Les manœuvres du bateau rassemblent en général tout l’équipage.

Port Ghalib

A pétrodollars rien d’impossible ! Imaginez une côte désertique, minérale, où la vie n’existe pas, une fournaise où l’enfer à coté ressemble au paradis, hé bien si, c’est dans cet univers à la Landowski que les Égyptiens et leurs investisseurs construisent de toutes pièces un complexe touristique étonnant.

Balisé par une bouée d’atterrissage, un petit chenal dessert l’entrée de Port Ghalib, de nuit l’arrivée doit être plutôt sportive car avec des vents de N/NW la mer agitée est mauvaise et déferle tout autour de la passe.

Une fois embouqué le chenal, c’est la surprise, l’étonnement, l’extase, nous pénétrons dans une marina ultra moderne, toutes les facilités sont là, gasoil, eau, sanitaires, administration, une dizaine de gars sont prêts à attraper les amarres, la propreté est jalousement entretenue.

Puis une fois le bateau amarré, satisfaits d’être à bon port, vous levez la tête et là, stupéfaction ! Sur une dizaine d’hectares autour de nous il n’y a rien que des bâtiments en construction, des milliers de tonnes de béton laissant deviner une architecture de style mauresque remarquablement étudiée.

Nous sommes en présence de la naissance d’une future grande station balnéaire, L’attrait déterminant nous dit-on sont les fonds sous-marins exceptionnels mais également la position de Port Ghalib en Mer Rouge, en fait la dernière étape avant Djibouti, à 1000 milles de là.

Une fois les avitaillements faits, les préposés au plan d’eau nous dirigent de l’autre côté de la marina où nous amarrons les bateaux pour la nuit au pied d’un hôtel fabuleux.

Ici nous pourrons bénéficier de nombreuses prestations car en dehors de ce complexe (ouvert depuis trois mois) il n’y a absolument rien sur Port Ghalib pour le moment.

Imaginez un monde sans fleurs, sans arbres, sans animaux, le sentiment d’être ailleurs sur une autre planète est réel. Sans compter notre méconnaissance des mœurs, des coutumes et du langage. Quoi qu’il en soit notre plaisir lui est bien réel et cette escale restera un des moments forts de cette traversée. Très fort également notre rendez-vous avec les autorités portuaires en vue de régulariser notre clairance et notre sortie d’Égypte.

Dans l’insouciance de cette belle escale nous avions oublié un petit détail, leur ingéniosité à vous arnaquer avec le sourire. La facture est très salée, notre stupeur n’a d’égal que l’avidité avec laquelle ils louchent sur nos dollars, ce qui a pour effet de déclencher la fureur de Didier.

Vers midi, après avoir compté, décompté, menacé des foudres de la presse et des instances internationales, grâce au capitaine Beauchène, la facture est réduite de 20 dollars ; furieux ils nous refusent l’autorisation de déjeuner à quai.

Qu’en penser ? Quel contraste entre la gentillesse, la prévenance, la soif de contact de la population, et les instances possédant la moindre parcelle de pouvoir, leur arrogance et leur corruption !

C’est avec beaucoup d’amertume que nous appareillons vers Djibouti. Le vent n’a pas molli et comme nous nous sommes engagés à rester en escadre, nous avons d’office arrisé la grand-voile à deux ris au grand drame de mes deux matelots.

Ici le jour se lève vers 4 h 3O et la nuit tombe à 16h30, le déphasage commence à se faire sentir, nous dînons de bonne heure ou pas du tout, déjeunons vers 15 heures, les garçons font les quarts de nuit et je prends la relève au petit matin, tradition oblige. Il va falloir se régler sur le fuseau horaire !

Notre route nous éloigne doucement de la côte pour arriver au milieu du passage de Bab El Mandel dans 7 jours ; ce matin nous naviguons au large des côtes Soudanaises, comme dit Fabien le skipper de Star Foot, ici ce n’est pas le Club Méditerranée, la vigilance est de règle et le soir nous nous regroupons pour la nuit.

La Mer Rouge, école de patience

1000 milles à 5,5 nds, nous allons mettre 7 jours et 5 heures. Normalement, (en mer rien n’est certain) la moitié de la route se fera au moteur car les météos transmises par les cargos nous annoncent des vents mollissant.

Le ciel est bleu, la T° de la mer est de 37°, la chaleur atteint les 40°, difficile dans ces conditions d’envisager sereinement cette étape. A port Ghalib nous avons échangé quelques livres, les tâches quotidiennes rythment nos journées, et puis la ligne de traîne hypnotise les regards de ceux qui ne lisent pas, l’espoir du gros poisson fait durablement passer le temps.

De temps en temps nous nous rapprochons de l’un ou l’autre des bateaux, pour quelques minutes de distraction, échange de nourriture ou de cigarettes.

Hier soir avec Frédéric, nous avons échangé la moitié d’un thon contre des pommes de terre et emprunté son narguilé. Nous nous sommes organisés une soirée digne des plus belles nuits orientales, scotch rouge sur les lumières du carré, musique égyptienne à fond, thé à la menthe et le narguilé trônant sur la table. Je vous laisse imaginer la scène.

Nos interminables journées s’écoulent, bercées par le ronronnement du moteur, écrasés par la chaleur. Sur une mer de plomb, nous nous languissons à la recherche de la moindre bouffée de fraîcheur, chaque ondulation de la houle nous rappelle que la route est encore longue avant Djibouti. Depuis quelques jours nous stoppons les bateaux midi et soir pour un grand bain, hélas l’eau est tellement chaude qu’elle n’est pas rafraîchissante mais ces intermèdes nous permettent de nous regrouper.

Cette nuit nous avons quitté l’Égypte, nous naviguons au large du Soudan et de L’Érythrée, nous ne pouvons qu’imaginer la côte et rêver sur l’écran de l’ordinateur qui nous révèle des noms mystérieux, des criques et des plages que nous supposons paradisiaques.

Le vent s’est levé comme prévu de face et nous allons tirer des bords le long de la côte Éthiopienne. Nous affrontons une mer cassante qui fait craquer nos bateaux à chaque lame dans un bruit assourdissant ; dans la journée nous arrivons facilement à rester grouper, mais la nuit c’est plus difficile car l’expérience des quatre équipages dans l’art de la navigation à la voile est très variée.

Nous approchons doucement du détroit de Bad El Mandeb. Depuis l’Éthiopie nous sommes vigilants car la piraterie sévit régulièrement dans ces eaux et les côtes du Yémen ne sont pour moi pas franchement accueillantes. Le vent n’ayant pas molli nous allons chercher des conditions plus favorables à terre, c’est long et épuisant. Un matin nous essayons une option sur les côtes Yéménites avec un peu d’angoisse et sans résultats probants, 34 milles dans la journée si près du but, c’est rageant.

Nous terminerons cette seconde partie de la mer Rouge au moteur et toucherons Djibouti au bout de 9 jours de galère le 9 novembre à 11heures.

Djibouti ! la cour des miracles

 « Djibout’ » comme on dit localement, connaît une stabilité politique rare dans cette partie du monde, certainement due à la présence Française qui compte 3000 militaires et leurs familles. En conséquence elle attire les populations réfugiées des pays voisins depuis longtemps. Cette population mélangée et souriante n’a de cesse de se démener doucement pour survivre et trouver sa ration quotidienne de kat.  Les murs autrefois blanchis à la chaux, mettent magnifiquement en valeur la beauté des visages de femmes au profil aquilin, drapées dans leurs voiles aux étonnantes couleurs.

La ville est superbe avec son architecture coloniale, bâtiments à étages flanqués de ferronnerie et de belles arcades indispensables pour ombrager les habitants.  L’activité y est incessante et prend toute sa dimension africaine le soir à la tombée de la nuit, le kat y étant pour quelque chose d’ailleurs.

Nous sommes subjugués par le marché aux fruits et ses fortes odeurs de goyave, de mangue, de mandarine, de petits citrons verts, de bananes, d’ananas, puis les légumes de toutes sortes qui s’écroulent par terre. Tout cela dans une débauche de couleurs mises en évidence par les lampes à pétrole. Ce jeu d’ombres et de lumières excite la curiosité et c’est ainsi que nous avançons au hasard, fascinés par cette vie nocturne qui n’existe qu’ici. Notre déambulation nous entraîne au point névralgique de la ville : la gare routière.

Des dizaines de petits Ford Transit attendent patiemment dans le noir leur clientèle. Cabossés, déchirés, défoncés mais vaillants les » S’en-fout-la-mort » ou les « Vainqueur des jaloux » attendent  de surcharger leur véhicule, aidés d’une myriade de rabatteurs hyper excités. Au cœur de cet immense terre-plein encombré de taxis brousses se trouve le marché aux pièces détachées. Étalés à même le sol poussiéreux, outils, tuyaux, phares, morceaux de carrosserie ou autres éléments indispensables attendent leur future destination pour refaire à neuf un minibus d’occasion. Soudain, accompagné de pétarades enfumées et d’explosions de joie, un mercenaire de la route s’enfonce dans la nuit.

Bien sûr la grosse activité se trouve au port de commerce qui dessert Djibouti, mais aussi tous les pays limitrophes. Nous sommes mouillés à l’ancre juste dans la rade face au port de commerce.

Après les contrôles indispensables sur le gréement, les moteurs, nous entamons les formalités administratives. Tout le monde est tellement plein de bonne volonté qu’il n’y a pas de problème, tout sera prêt demain ; et le lendemain « revenez cet après-midi » nous n’avons pas reçu les timbres, ou le trésorier a disparu, bref, sauf qu’après-demain c’est le 11 novembre et tout sera fermé, il nous reste le gasoil à faire, l’eau douce et les vivres et nous ne voulons pas traîner ici.

Nous passerons la soirée séparément suite au coup de gueule d’un des skipper qui crée un grand froid. Je sens que la tension monte, la dernière partie de la route est dangereuse, demain j’ai rendez-vous avec les autorités françaises pour faire un point sur la situation de la piraterie dans le sud de la Mer Rouge.

La journée du 10 novembre sera interminable, elle commence par la visite à bord à 7h30, de la police maritime qui embarque manu militari Baptiste, Matthieu et Andrew pour atteinte à la sécurité de l’état et désobéissance envers la force publique.

Ayant un peu trop fêté l’escale, ils auraient enfreint les règles du port tard dans la nuit.?

A 8h30 le 1er maître Pheufeu nous attend au quai et nous transporte à l’Etat-Major. Un capitaine nous reçoit et d’emblée nous annonce une situation très tendue : un paquebot vient de se faire tirer dessus à la roquette le long des côtes Somaliennes. Multiplications des actes de piraterie, deux bateaux français sont sur zone et un bâtiment allemand. Les Américains excédés devraient rapidement nettoyer la zone. Les mesures à prendre seront les suivantes : silence radio, tous les feux éteints, navigation en escadre obligatoire, contourner Socotra par le nord.

De notre côté nous initions le capitaine à la manière de nous suivre sur internet et prendre tous les jours notre position grâce à Advanced-tracking.com. Il est étonné de savoir que les bateaux sont équipés de balises.

Retour au port pour récupérer nos passeports à l’immigration, » revenez cet après-midi », puis visite au dépôt Total Fina pour commander et payer le gasoil ; retour au port à la capitainerie pour la clearance. Tout cela sous une chaleur écrasante mais c’est ainsi, et le vieux môle n° 8 n’a pas changé depuis le Cap’tain Allan et son Karaboudjan. Qui suis-je, Tintin ou le capitaine Haddock ?

Nos quatre bateaux sont maintenant à quai, une dizaine de types se jettent littéralement sur nous dès que nous entreprenons quelque chose, dans l’espoir de gagner quelques sous ; c’est lassant mais tout cela exprime une grande pauvreté. Le gasoil n’arrivera que tard dans la soirée, nous remplissons 245 litres dans le réservoir et 360 litres en bidons de 25 litres, nous avons à faire 450 milles dans le golfe d’Aden vent debout, au moteur, et mille milles dans l’Océan Indien, soyons prévoyants.

Bien sûr le comptoir indien est fermé ce matin, Didier nous dépanne avec des dollars et Fabien et moi pouvons finir l’avitaillement de nos bateaux. L’objectif est de quitter Djibouti pour faire une petite escale dans les îles Mascalis avant la finale. Tous les équipages ont besoin de détendre et de se resserrer les coudes. L’après-midi sera cool, apéro, plongée, préparation de la traversée. Le départ a lieu à la tombée de la nuit le 11 novembre à 18h30, Maïna en tête.

Golfe d’Aden à Socotra : la galère

Depuis deux jours et deux nuits nous naviguons est-sud-est au moteur dans une mer intenable. Notre route est en plein milieu du golfe d’Aden, nous devons rester écartés des côtes de Somalie et du Yémen. Notre escadre se suit bien en silence et sans feux. A la tombée et au lever du jour nous faisons un contact oral et prenons les mesures pour les heures à suivre. L’ambiance est chaude, chaque homme de quart doit respecter la vitesse, ne pas perdre de vue les trois autres bateaux, veiller alentour, ne pas faire de lumière et surtout oublier la VHF.

Au bout de ces deux jours il semble évident que nous n’aurons pas assez de gasoil pour faire le tour de Socotra, il va falloir couper entre l’île de Socotra et la Somalie. Espérons que la marine nous mette un vaisseau sur zone mais en escadre les risques sont minimes, ce choix nous fait gagner trois jours, Inch Allah !

La nuit dernière nous avons été suivis par un feu qui a fait des va-et-vient à bâbord de notre flotte puis a disparu vers 3h, et ce matin juste au lever du jour un gros boutre se présente devant à bâbord de nous. Surprise ! Je réveille Baptiste en catastrophe, « Viens vite, on a de la visite », le jour se fait plus clair, alors nos quatre bateaux apparaissent plus franchement, Frédéric et Fabien qui l’ont aperçu se resserrent sur moi, suivis de Didier ; le boutre hésite, met des gaz et nous coupe la route sans demander son reste dans un nuage de fumée, on ne saura jamais le fin mot de l’histoire, cela vaut peut-être mieux !

Nous contournons doucement le bout de la Somalie pour embouquer sur bâbord le canal de Socotra. Didier est en liaison par Iridium avec la Marine Nationale de Djibouti qui nous demande notre position toutes les six heures, alors qu’ils ont internet et mon site sur lequel notre position est réactualisée quatre fois par jour ! Le passage du détroit débute de jour vers 4h et nous le quitterons le lendemain matin à la même heure. Tout s’est bien passé nous avons été doublés à terre par un cargo, c’est le seul bateau rencontré dans ces eaux, point de bâtiment français, ont-ils été piratés ?

Une fois le way-point 11°15′ N et 52°26′ E passé, c’est la grande liberté, objectif Victoria, sur l’Île de Mahé, archipel des Seychelles. Nos quatre bateaux vont s’éparpiller et retrouver la grande solitude du large.

L’ Océan Indien

Tout le monde en rêve, j’en ai rêvé depuis mes premières lectures de Slocum, Alain Gerbault, Le Toumelin, Moitessier et les autres. Je suis aux anges, j’ai atteint un de mes nombreux objectifs mais pas forcément dans les meilleures conditions car il nous reste 120 litres de gasoil pour attaquer les 1000 milles jusqu’aux Seychelles.

Nous étions partis de Djibouti avec 610 litres sur les conseils de Frédéric qui fait la route pour la énième fois, mais les conditions cette année sont pour le moins difficiles. Il reste à Fabien 200 litres, à Frédéric 250 litres et à Didier 80 litres. Notre seul espoir c’est de trouver du vent. La première nuit s’annonce mal, vers minuit le vent tombe, c’est catastrophique, seul dans le cockpit j’angoisse, je monte des plans pour arrêter les cargos, je recompte les vivres, bref je suis stressé ; j’essaie de capter le moindre courant d’air, j’envoie le spi, rien à faire. Et puis vers 4h30 du matin au jour naissant, j’aperçois à l’est une bande de nuages plutôt noirs, est-ce bon signe ? J’infléchis mon cap vers ces nouveaux venus, un léger frémissement sur la mer nous fait un petit bonjour, le fassayement du génois lui répond, mon cœur bondit et un grand soulagement m’envahit. Le vent est là qui s’établit rapidement au nord-est à 10/11 nœuds ce qui nous donne une vitesse moyenne de 5,5 nœuds sur une mer plate et bleue, un ciel pur parsemé de petits nuages blancs très espacés, quel régal…

Les couchers de soleil nous sont offerts comme une offrande de bienvenue dans cet univers, Accompagné d’une symphonie de couleurs orangées, rouges, violettes, jaunes, l’astre solaire nous rend un dernier hommage, illuminant l’horizon tacheté de nuages multicolores, et dans un dernier salut enflamme l’Océan Indien rien que pour nous dans un immense feu d’artifice ; à bord cet instant magique est attendu avec émotion.

 Pour économiser le carburant nous ne démarrons le moteur qu’à partir de 2 nœuds, il nous faut absolument atteindre la Latitude 5° Nord car nous pourrions y rencontrer des « long liners » des Seychelles qui pourraient nous dépanner, c’est leur zone de pêche. Ce matin le loch indique 6077.1 milles il nous reste à parcourir 828 milles, tout va bien à condition d’être économes en carburant, en vivres et en eau.

Les journées s’étirent doucement et l’équipage commence à trouver la descente un peu longue, le manque de vent y est pour beaucoup, alors j’ai décidé que nous arriverions avec un bateau contrôlé de la quille à la tête de mât et que chacun devait lire un livre si non deux avant l’arrivée à Victoria.

Baptiste est responsable du gréement et commence par démonter les winchs un par un, Matthieu est responsable de la mécanique, il attaque les vidanges des deux moteurs pour la troisième fois depuis notre départ, puis nous passerons en revue toutes les taches de rouille sur les pièces soi-disant inox, la coque et les super- structures. C’est très sympa et sommes ravis de voir le bateau reprendre fière allure, je ne pensais pas qu’en 6000 milles l’accastillage, le stratifié, le gréement et autres éléments tels que la gazinière, les toilettes, les charnières, l’enrouleur subiraient autant d’usure et de corrosion.

Ce matin appel VHF de Fabien que nous avons doublé dans la nuit. Il vient de casser son vit mulet, (le cardan qui relie la bôme au mât), le problème n’est pas facile à résoudre, je lui propose différentes pièces pour servir d’axe mais les diamètres ne correspondent pas. Il envisage de démonter l’axe d’un des réas de portique d’annexe ! Cet incident m’incite à être plus que vigilant, aujourd’hui nous continuons les contrôles.

Nous avons croisé un cargo faisant route sur la Somalie et nous le contactons par VHF pour lui demander du gasoil, réponse négative, nous sommes déçus, pense-t-il à un piège ?

Dimanche 20 novembre 2005, notre position est 5° Nord et 53° 48′ Est. Ce matin le vent a légèrement fraîchi 10/12 nds, nous avons laissé sur place le Lagoon de Fabien. Pourvu que le vent se stabilise, la nuit mes équipiers font des calculs savants d’où il ressort qu’à 6 nds de moyenne nous pourrions arriver dans 4 jours.

Enfin moi j’espère toujours rencontrer quelques pêcheurs, histoire d’assurer au moteur les zones de pétole autour de l’équateur.

Dans la nuit le vent a molli, disparu, et revenu à l’ouest force 2, nous voilà gâtés, le moteur tourne depuis hier soir 10h à 1400t/mn. Nous avons un courant de 1nd 2 avec nous, ça c’est une bonne nouvelle, et dans la matinée un fabuleux effet d’optique ou mirage fait que nous apercevons deux bateaux derrière nous à moins de 2 milles. Je fonce sur la VHF et appelle sur 16, pas de réponse. Je m’évertue, insiste, recommence, rien. Je sors du carré, les deux bateaux avaient disparus !

Puis vers midi voilà Fabien qui réapparaît à l’horizon, il nous rattrape rapidement, ses deux moteurs plein gaz ! Surprise. En fait il a croisé un thonier espagnol qui lui a fait le plein de ses réservoirs et il a mis de côté 80 litres pour notre Lavezzi. Mon mirage était un bon miracle !!  Pour clore le tout le vent d’ouest a fraîchi, notre vitesse de fond est de 7nds à la grande joie de Baptiste et Matthieu qui commencent à parler au passé de leur aventure et se remémorer sans fin leurs exploits.

Pour moi aussi c’est une aventure extraordinaire, vécue avec deux garçons compétents, heureux d’apprendre et de découvrir. Ce fut un grand plaisir que de transmettre un savoir et d’initier les plus jeunes aux mystères de notre monde, de leur ouvrir l’esprit, leur apprendre le respect des hommes, de leurs coutumes et de leur environnement.

Jamais je n’ai douté de nos capacités à mener à bien ce convoyage, nous allons nous séparer bientôt et notre dénominateur commun sera notre complicité avec Maïna, le vent, le soleil et la mer.

A 11h39 le mardi 22 novembre 2005, nous passons l’équateur. J’ai organisé comme la tradition le veut une petite fête, les garçons sont déguisés en pirates et moi en pacha ; nous ouvrons une super bonne bouteille de Bordeaux mise de côté spécialement pour le  » passage de la ligne », prenons des photos, notre émotion est palpable, c’est un grand jour pour tout marin qui se respecte. Nous voilà dans l’hémisphère sud à 275 milles de Victoria.

Tout se passe comme prévu, le vent s’est établi durablement au NW, la vitesse très régulière de 6.5nds nous rapproche rapidement de Mahé, et c’est au petit jour le mardi 24 novembre 2005 que nous entrons dans les eaux Seychelloises après 6914 milles nautiques.

Tout au long de ce convoyage l’image de Laurence m’a accompagné, elle m’a encouragé jusqu’au bout à réaliser ce rêve et c’est avec beaucoup d’émotion que mon premier coup de téléphone lui sera destiné.

Bien sûr mon frère François et notre fidèle Catherine furent à tous les moments dans mes pensées, à mon tour maintenant de les recevoir comme il se doit, dans ces îles de rêve.

Philippe Berteloot                                                     Victoria, le 24 novembre 2005

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