Carnet de bord du Capitaine Philou
Octobre/ novembre 2016

Cala peut vous paraître incroyable, traverser l’atlantique dans un fauteuil c’est du domaine du rêve, de l’utopie, c’est une illusion, une méprise, eh bien non, Jean d’Artigues tétraplégique depuis 5 ans, s’est mis en tête de réaliser cet exploit.
Ce grand gaillard de 1.80 et 95 kilos, prisonnier dans son fauteuil roulant, paralysé de tout son corps mais pas de la tête, a su fédérer autour de cette aventure un nombre incroyable de bonnes volontés et j’en fais partie !
Samedi 8 octobre 2016
Nous avons appareillé le 8 octobre de La trinité.
Nos familles, nos amis, une foule de donateurs, l’équipe de Dream Yacht, les membres de la mairie de La Trinité étaient venus nous souhaiter bonne chance pour cette expédition hors norme
La joie, les cris et les encouragements ont animé le quai Caradec
, l’émotion était palpable.
Le petit village de tentes blanches installé pour l’occasion accueillait les sponsors et les associations concernées par la maladie de Charcot, les musiciens soufflaient dans leur biniou, les journalistes tendaient leurs micros, les télévisions leurs caméras.
L’objectif de Jean est de faire connaitre la maladie qui le frappe, je reste encore abasourdi par l’intérêt que suscite cette aventure qui ne pouvait être réalisée sans un bateau.
C’est un Lagoon 52 que notre ami Loïc Bonnet, patron de la Sté Dream Yacht Charter nous propose le jour de noël 2015.
L’équipage se compose d’une équipe médicale de trois personnes Jacques le médecin, Rémi le masseur kinésithérapeute, Loïg infirmier, et de deux skippers, François et Philippe.
10 Octobre 2016
Nous sommes par 45°14’ N et 5°’45W, nous bénéficions d’une météo clémente avec des vents de 10/15 Nds de NNE, une mer calme et notre VMG actuelle est de 7.5 Nds.
La nuit nous a réservée quelques surprises, un empannage, une déchirure de lazy bag et un doigt écrasé dans le winch électrique de grand voile.
La matinée fut très occupée pour l’équipe médicale, entre les soins de Jean et les 7 points de sutures sur le majeur du skipper, le repas de midi a pris bien du retard.
Le catamaran « Toronto » à un comportement nerveux et impose une vigilance continue pour le bien-être de Jean.
Nous sommes arrivés à La Corogne à 17h30 le lundi 10 Octobre après avoir longé la côte nord de la Galice sous un soleil radieux, actuellement Toronto est amarré dans la marina REAL RCNC en plein centre-ville. Les grandes façades blanches des vieux immeubles de la vieille ville nous entourent et leurs magnifiques bow-windows nous renvoient les rayons orangés du coucher du soleil, l’atmosphère est paisible.
Ce matin le ciel s’est assombri, une petite pluie s’est invitée annonçant le coup de vent prévu Vers 10h l’arrivée du paquebot de croisière « Indépendance of the sea » est un spectacle ahurissant. Gloire de nos chantiers de St Nazaire, ce géant accoste sous nos yeux ses quatorze étages éclairés à la manière d’un sapin de noël, ce monstre sera l’horizon de Jean toute la journée,
Mercredi 12octobre
Appareillage à 11h30, le ciel lessivé semble fatigué de sa nuit venteuse, le moral est au beau fixe, nous disons au revoir à un couple de navigateurs Arzonnais, effectuant le même parcours sur un Outre-mer de 45’ neuf.
Retrouvaille à Cascais !, nous embouquons le chenal pour l’atlantique, et sa longue houle du large. La Costa d’El Muerte nous offre la splendeur de ses falaises granitiques et de ses caps déchiquetés, rapidement le soleil apparait et la mer retrouve sa quiétude dans de longues respirations.
Notre vitesse est de 6 Nds.5 de moyenne, le bateau roule et ses mouvements sont rudes. Jean passe sa journée à contempler la mer pendant que l’équipage dort, lit, ou pianote sur les tablettes, 4eme jour de mer et pas l’écaille d’un poisson !
Jean s’est endormi tout habillé, il avait froid. Ce soir le coucher de soleil est grandiose la nuit s’annonce belle.
Jeudi 13 octobre
Et ce fut une douce nuit bercée par les vibrations du moteur, nous ne devons pas trainer, une dépression sur Madère est annoncée pour vendredi soir, juste le temps de se mettre à l’abri à Cascais. La journée s’organise tranquillement, surprise c’est la première fois depuis le départ que nous petit déjeunons presque tous ensemble, il ne manque que Loïg qui a fini son quart de nuit tard.
Jean est resté au lit toute la matinée, il récupère de sa fatigue d’hier, il est venu s’assoir dans le carré en début d’après-midi, moral au beau fixe.
Un ciel tourmenté annonce une lointaine perturbation, des cumulus sombres caressent l’horizon en déversant des trombes d’eau qui s’évanouissent dans l’atmosphère avec le sentiment de nous avoir joué un bon tour. Le vent est passé au NW et fraichit doucement, 15 puis 20 Nds. Enfin la grand-voile et le génois remplacent les moteurs et seul le bruit des vagues d’étraves accompagnent notre descente du Portugal. Vitesse 8Nds, arrivée prévue demain matin en matinée.
Ce midi j’ai préparé une brandade de morue, ma spécialité, le succès est au rendez-vous. Ce soir Jaques se met aux fourneaux pour une galette partie.
J’avoue que faire à manger tous les jours pour 6 n’est pas évident. Laurence m’en fait souvent la réflexion et je commence à la comprendre ! Il s’emblerait que ce rôle me soit attribué alors j’assume avec le sourire.
Jusqu’ici je me suis pas trop mal débrouillé, les vivres étaient frais et le frigo bien rempli, mais comme la pêche n’a pas l’air d’être fructueuse, je me pose des questions pour les semaines à venir. 5eme jour de mer et pas l’écaille d’un poisson !
Vendredi 14 octobre
Les quarts sont établis de manière à permettre à l’équipe médicale de s’occuper de Jean soir et matin, nous faisons des quarts de 2heures.
Après le diner je prends le quart, vers 21h, Remi prend le relais suivit de Jacques, Loïg, François et je retourne à la barre à 6h.
Cette nuit vers 2h30 les mouvements du bateau ont changé et je suis monté rapidement sur le pont. Sur bâbord à 5milles de nous, l’impressionnante silhouette du phare de Farillon campé à plus de 99 mètres sur des roches sinistres nous éblouit de ses éclats blancs toutes les 5 secondes.
Jacques pour éviter ce danger venait de lofer d’une 10zaines de degrés suffisants pour me faire bondir.
Le spectacle est impressionnant, la masse de roches sombres jaillit des profondeurs de l’océan, couronnée d’écume, se détache sur l’horizon lumineux du port de pêche de Péniche et la pleine lune donne à l’ensemble un éclairage spectral des plus angoissant.
Nous parons le danger et restons quelque temps en contemplation devant cette apparition bien réelle.
Nous avons accosté à 10h et malgré une réservation faite au mois de janvier nous apprenons que le port de Cascais est complet. Nous sommes abasourdis par cette mauvaise nouvelle, nous refaisons les pleins de gasoil et restons imperturbables au ponton visiteur pour déjeuner tranquillement.
Devant notre attitude immobile les palabres s’engagent, plusieurs marinas sur le Tage et à Lisbonne nous sont proposées mais toutes affichent complet ou ne peuvent accueillir un aussi grand catamaran. Finalement le directeur du port après de multiples appels téléphoniques mobilise deux places pour recevoir notre monstre.
Ouf ! Le moral de Jean remonte à vitesse grand V et je suis très soulagé car la situation devenait scabreuse. Tout est bien qui finit bien, nous voilà à poste pour 3 jours en attente de notre balise Whatusea qui vous permettra de suivre notre pérégrination atlantique. 5e jour de mer et pas l’écaille d’un poisson !

Samedi 15 Octobre
Les places 1 et 2 que nous occupons dans la darse sud sur le ponton « Mascaras » est un emplacement de choix, une première loge pour observer les équipages des bateaux en partance pour Madère ou les Canaries, car Cascais est une des dernières escales avant la traversée. L’ambiance animée de tous ces aventuriers est contagieuse, nous sommes dans le bain, dans notre communauté, parmi nos frères.
Tout ce petit monde défile devant Toronto car nous sommes postés au pied de la passerelle, et bien sûr, sommes l’objet de beaucoup d’interrogations, mais quelques fois les regards se détournent ailleurs, gênés par notre handicapé en chaise roulante. Jean en est très meurtri.
Dans l’après-midi Rémi m’accompagne au grand Jumbo (Auchan) faire un peu d’approvisionnement, François répare la roue gauche crevé du fauteuil de Jean.
Homme providentiel
Il devra faire 3 kilomètres pour trouver de quoi intervenir sur la chambre à air, tandis que Jacques est parti visiter Lisbonne qu’il ne connaissait pas.
Le soir, après les soins nous partons fêter l’anniversaire de Jean (53 ans) au restaurant.
Dimanche 16 octobre
L’équipage traine un peu dans les couchettes, je prépare la table du petit déjeuner l
Les rituels des soins pour Jean effectués, Loïg s’occupe des blessés avec une compétence et un sourire à vous réveiller un mort. Ces petites séances d’infirmerie sont très professionnelles en plus d’être amusantes, c’est le moment d’échanger et de prendre des nouvelles du corps médical et de Jean.
Aujourd’hui avec Rémi nous nous accordons une journée de repos et décidons une visite à Lisbonne. Le petit tortillard qui rejoint la capitale longe les rives du Tage et nous transporte à l’époque ou Cascais était la résidence d’été des Rois et de la noblesse. En témoignent les très belles villas construites dans une débauche de tourelles, encorbellements, et de terrasses dominant le fleuve. Aujourd’hui Cascais est devenu le Deauville de Lisbonne.
Arrivés à destination nous avons loué des vélos électriques et sommes partis à la découverte de l’Affama, de l’Alto Bardo, nous nous sommes perdus dans l’entrelacs de ces vieilles rues pavées, nous avons grimpé et sommes redescendus pour mieux remonter dans un autre quartier puis fourbu nous nous sommes restaurés de leur fabuleux « bâcla en bras »
Nous sommes comme deux gamins en permission et le retour ressemble à la rentrée au pensionnat du dimanche soir. Quelle détente, cette journée hors du bateau me fait prendre conscience de l’investissement que demande notre engagement auprès du malade.
Est-ce le récit de cette belle journée ou l’apéro pris ensemble dans une atmosphère réjouie, est-ce la souffrance physique ou un grand sentiment d’exclusion mais ce soir notre malade est de mauvaise humeur et le fait savoir.
Grand malaise parmi l’équipe soignante et incompréhension de la part des skippers, le dévouement des ‘médicos’ est admirable, la réaction de Jean nous blesse. Espérons que la nuit efface cette vexation.
Mardi 18 octobre 2016
Nous attendons depuis 4 jours notre balise de tracking. Pendant ce temps la situation météorologique se dégrade sur Madère, les mouvements du catamaran sont déjà éprouvants pour Jean, il n’est pas question de lui imposer une mer forte dans une dépression se creusant. C’est à regret que j’abandonne cette destination.
Une dépression se creusant
Je prends la décision d’appareiller quoi qu’il arrive à 15 H avec ou sans balise, car nous allons profiter d’un flux de vent de NNE le long des côtes de l’Afrique qui devrait nous pousser jusqu’à Lanzarote.
Le dernier passage du facteur est à 5h, j’accepte d’attendre cette heure fatidique et bien m’en a pris car le paquet arrive en guise de cadeau de départ. C’est la joie et le soulagement pour nos partenaires, nos familles et nos amis qui pourront enfin suivre notre parcours.
Nous quittons cette très belle station balnéaire pour le cap St Vincent ou nous devrions toucher les vents annoncés. Le bruit des moteurs vient remplacer celui cacophonique de cette ville très urbanisée et très touristique. Nous devons forcer un peu l’allure, notre vitesse est de 8 Nds, notre cap à 171°, la mer est plate, la nuit tropicale.
7h Le cap St Vincent s’éloigne doucement, les éclats du phare (du bout du monde civilisé) sont un dernier compliment aux aventuriers du Toronto. L’aube nous dévoile les reflets argentés du miroir sur lequel nous naviguons, et rehausse l’horizon d’une couronne orangée de bon augure, encore quelques heures et j’espère toucher la brise salvatrice.
Mercredi 19 octobre
Une journée comme une autre, lorsque tout est calme au large, dans cette immensité les yeux s’attardent sur l’horizon, hypnotisés par le vide, à la recherche d’un repère rassurant, Puis doucement la magie opère et dans ce vide sidéral nous partons explorer les méandres de notre conscience.
Alors mille questions se posent : mon engagement dans cette transat auprès de Jean atteint de la maladie de Charcot, véritable agonie du corps l’excluant de la société, l’emprisonnant dans la dépendance humiliante et lui infligeant une souffrance physique et morale au-delà du supportable, Ma responsabilité de skipper en charge d’un monstre de 16 mètres qu’il faut malgré tout mener à temps à la Martinique, Mon attitude vigilante pour rester l’écoute des uns et des autres, mettre de la gaité et de l’humour dans cette expédition hors norme pour qu’elle ne vire pas à la sinistrose.
Ces questions brouillonnes au départ s’organisent tranquillement alors apparaissent les réponses et le travail sur soi qu’il faut entreprendre pour que l’aventure soit un succès collégial.
Oups ! Revenons sur terre, ce matin nous sommes par 34°09’N et 9°33’ W à 76 milles au large des côtes marocaines. Le flux de vent de NW est bien là mais très affaibli, j’ai gardé nos moteurs à 1500t/mn pour maintenir notre vitesse à 7nds.
La température s’adoucit de jour en jour, les bermudas font leur apparition, les polaires ne sont là que pour les quarts de nuit, le soleil et la chaleur sont des antalgiques aux effets incommensurables.
Nous devrions arriver à Lanzarote vendredi soir évitant la grosse dépression sur Madère.
Vendredi 21 octobre.
Cap au 215°, la mer se ride sous les caresses d’une brise qui peine à se lever. Nos essais sous voile sont infructueux, alors nous nous résignons à faire route au moteur, n’ayant pas les gribs de vent, j’imagine que la dépression s’est effondrée ou que l’anti cyclone s’est déplacé vers le sud-ouest.
Bien sur mes prévisions tombent à l’eau, c’est le cas de le dire ! Et notre arrivée sur Lanzarote reculée d’un jour.
Hier les ‘médicos’ ont fait violence sur Jean pour qu’il sorte de son lit. Son attitude immobile, son visage triste et le regard ailleurs avait quelque chose de pathétique. Ce fut un véritable effort de sa part mais le résultat en valait la peine, il a repris des couleurs, pianoté sur sa tablette, écrit un mail pour que je puisse l’envoyer par Skyfile. Il revit, c’est un soulagement pour tout l’équipage.
Nous savons que ses problèmes intestinaux accaparent toute son attention jusqu’à l’obsession.
Aujourd’hui le pilote s’est mis à dérailler. Un problème de plus à régler sur ce catamaran trop neuf que nous avons pris en main trop rapidement.
François et Loïg sont à la manœuvre, mais forcément nous prenons du retard et, comme les gribs me l’avaient indiqué, plus nous perdons du temps plus les vents nous seront contraires.
Ces petits incidents me contrarient car je pense à Jean et à ceux de l’équipage qui traversent pour la première fois. C’est difficile de cacher sa déception mais je dois rester serein et optimiste, je me suis retiré une petite heure dans ma cabine après avoir fait la vaisselle et rangé la cuisine. Quelques pages du livre « Trois amis en quête de sagesse » m’ont redonné la pêche et le sourire, je dois penser avant tout à maitriser mes émotions.
Samedi 22 Octobre
Hier soir après la projection d’un film de Woody Allen je me suis endormi avec de mauvais pressentiments. Pourtant la soirée fut agréable mais le bateau me pose des soucis. A 3h45 les mouvements de Toronto me réveillent, je monte à la barre et constate que nous faisons route au 200° au lieu de 220°. Loïg de quart me signale que le pilote et la barre sont en avarie.
Nous sommes à 12h de Lanzarote et vent debout, heureusement la mer n’est pas formée et la combinaison des deux moteurs nous permet de garder un cap à peu près constant, la surveillance est de rigueur.
Espérons qu’à Récif nous pourrons réparer ces préjudices. Les iles de Graciosa et de Lanzarote s’élèvent à l’horizon, leur silhouette s’habille d’ombre et de lumière au lever du soleil.
Loïg qui d’habitude se lève vers dix heures me rejoint à la passerelle. L’approche de la terre va exciter tout mon équipage, nous avons parcouru 382 milles au moteur, il nous reste 200litres de Gasoil et ce matin comme toujours pas une écaille de poisson à bord !
PHOTO
Nous embouquons le chenal du port de Lanzarote
Lanzarote, Ténériffe, Palma.
Devant l’étrave, la grande digue du port de commerce de Lanzarote nous barre la route. La bouée cardinale verte que nous devons contourner est mouillée à un mille de la jetée, les odeurs du port de commerce, les bruits de la ville de Recife sont la preuve que notre solitude océane est bien terminée.
Par VHF sur le canal 9, je prends contact avec la capitainerie qui nous attribue un bel emplacement en début de ponton, près de la passerelle. Ils étaient prévenus de notre aventure et ont la gentillesse de faciliter notre tâche.
Beaucoup de navigateurs, en balade autour des iles, rentrent se mettre à l’abri. Nous n’avons vraiment pas de chance car la prochaine ouverture météo n’est qu’en fin de semaine. Cette traversée motorisée fut fatigante pour tout le monde, nous allons profiter de cette escale pour nous reposer, refaire l’avitaillement et faire connaissance avec les équipages en partance.
Les rencontres sont beaucoup plus franches et admiratives qu’à Cascais, les gens s’arrêtent devant le bateau, nous questionnent, interpellent Jean, certains même le prennent en photo, d’autres nous disent avoir lu notre périple sur face book, je suis content pour lui.
Dimanche 23 octobre
Aujourd’hui rien n’est ouvert. En Espagne le repos dominical est bien respecté et nous faisons de même ; Rémi est parti faire son jogging, Loïg et François réinitialisent le pilote, Jacques joue avec sa nouvelle caméra car figurez-vous que l’ancienne est tombée à l’eau, Jean est installé sur le pont dans son fauteuil et pianote sur ses tablettes, super heureux d’avoir retrouvé une connexion internet, quant à moi je range ma cabine avant d’aller papoter avec les tours-du-mondistes en escale et parler d’options navigations.
En fin de matinée avec François, nous allons visiter la vieille ville d’Arrecife, les ruelles étroites, les petites maisons blanches à l’architecture cubique nous transportent littéralement en Afrique du nord, les palmiers et les massifs de bougainvilliers complètent le décor.
La ville est très propre, les gens très accueillants, serviables sans arrière-pensée, bien que nous sentons le poids du tourisme dans les efforts de modernisation des quartiers limitrophes du port et de la vieille ville.
Sur le chemin du retour j’en profite pour organiser avec un chauffeur de taxi une excursion dans l’ile en direction du volcan « La Montana Del Fuego » dans l’extraordinaire parc national de Timanfaya.
Après m’être assuré de l’état carrossable des routes et d’un véhicule bien adapté pour le transport de Jean, nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain 14h30.
Lundi 23 octobre
Ciel bleu, sourires et ambiance de sortie scolaire, nous retrouvons nos deux taxis à l’office du tourisme derrière la capitainerie. Jean est vêtu comme pour un voyage sur la lune. Vito notre chauffeur a bien fait les choses, le véhicule de Jean est équipé pour le transport d’handicapé et notre Mercedes qui dépasse le million de kilomètres est d’une fiabilité irréprochable.
Entrée interdite, domaine de Vulcain
Notre arrivée dans la zone volcanique de Lanzarote dépasse nos espérances. Nous sommes transportés dans un monde minéral, les dizaines de cônes volcaniques ont craché il y a des centaines d’années toute la fureur des entrailles de la terre.
Après avoir pris place dans un car spécial, le parc étant interdit à tout véhicule, nous circulons à travers un magma refroidi, tourmenté, craquelé, impénétrable, univers lunaire interdit à l’homme. C’est le territoire de Vulcain, qui nous rappelle que nous sommes bien peu de chose face à la puissance des éléments, un monde sombre où la note dominante est le noir et l’ocre, parfois quelques cônes se distinguent par leur couleur jaune orangé, tels des phares dans cet univers magmatique.
Au retour nous admirons les plantations de vignes si particulières de l’ile de Lanzarote. Plantées dans des petites cuvettes creusées dans le sol volcanique, protégées par des petits murets de pierres de lave en accent circonflexe, les pieds de vigne grandissent librement sans autre arrosage que la rosée du matin.
La multiplication de ces constructions bien alignées étendues à perte de vue, contraste avec le chaos titanesque du parc volcanique. Bien sûr une dégustation s’impose et nous n’y manquerons pas.
Jean est heureux, nous aussi, cette sortie nous a requinqués et changé les idées. Une bonne chose en appelant une autre, à notre retour nous sommes attendus par un admirateur de Jean venu spécialement l’encourager.
Luc est aussi tétraplégique en fauteuil roulant, passionné par la voile, il suit notre périple depuis le début. Nos deux protagonistes papotent tandis que la charmante épouse de Luc visite le bateau et nos installations, puis suit une séance de photos et tout ce petit monde assiste au transbordement de notre héros.
Mardi 25 Octobre
Nous avons quitté Lanzarote hier vers midi après avoir gasoilé à Puerto Calero, très beau port sur la côte sud de l’ile. Toute la journée les vents nous ont été favorables mais vers trois heures du matin les conditions changent et nous affrontons une mer forte, nerveuse et un vent qu’accélère la proximité des iles abruptes. Réveillé plusieurs fois par les hommes de quart pour des feux faisant route collision ou des avaries de pilote, ma nuit fut courte et ces réveils soudains m’ont rappelé mes nuits de chalutage à bord du « Croisicais ».
Nous espérions arriver demain soir à Santa Cruz et attendre la renverse de vent prévue dans trois jours, mais les conditions de navigation sont telles que vers 6h du matin je me décide à abattre et à faire route sur Ténériffe.
Ce matin le ciel est un peu « chiffon, torchon » expression bigoudène très utilisée à bord de Toronto, mais déjà le soleil embrase l’horizon et s’élève doucement au-dessus d’un amoncellement de cumulus fuyant la lumière du jour. Le vent accélère à la pointe de Ténériffe, nous subissons ses attaques violentes et celles de la mer en furie.
Nous avions pris la précaution d’ariser la grand-voile pour soulager le gréement et les hommes, soudain sous une rafale à 36Nds la manille de retenue du curseur d’écoute de grand-voile cède dans un coup de tonnerre. C’est la deuxième manille qui fait défaut après celle du point d’amure. Certaines pièces de ce catamaran de 25 t sont vraiment sous dimensionnées. Je décide d’affaler les voiles et de faire route au moteur.
Nous embouquons le chenal à 13h30, soulagés d’être à l’abri, décidément nous ne pouvons faire confiance à aucun fichier météo.
Cette traversée d’ile en ile très éprouvante est un véritable test pour Jean qui jusque-là n’a connu que du beau temps et des mers plutôt sereines.
Novembre est le mois des départs pour les Antilles, c’est aussi la date de départ des grands rallyes comme l’ARC ou la Transat des iles du Soleil. Le port de Ténériffe affiche complet et c’est avec difficulté que j’obtiens un emplacement pour trois nuits ! Nous retrouvons notre fratrie, deux petits garçons blonds viennent très décontractés attraper nos amarres et nous interroger sur notre destination.
J’imagine la vie de ces deux enfants à bord de leur bateau, éternelles grandes vacances autour du monde avec la mer et les iles comme terrain de jeux, les poissons et les oiseaux comme amis, le vent, les nuages et le soleil comme confidents.
Mais ce soir nos interrogations sont à mille lieux de ces deux marins en herbe. L’état de Jean inquiète l’équipe médicale, nous arrivons au point de non-retour dans notre périple, son moral et son état physique ne sont pas au mieux, il mange très peu et semble dépressif.
C’est une lourde responsabilité car nous le savons, il ne voudra pas renoncer, quitte à se mettre en danger. Nous discutons des différentes solutions envisageables mais c’est sans réponse que nous allons dormir. La nuit porte conseil.
Jeudi 27 octobre
Grand soleil, beau temps, le vent s’est calmé, nos inquiétudes aussi. Jean a dormi 14 h et le sourire est revenu avec le soleil. Mais Jacques, en médecin responsable, aimerait avoir un débat sérieux car le coup de vent de la nuit dernière fut pour lui très épuisant et tout l’équipage s’en est ému.
Il m’en fait part et nous décidons d’une table ronde à l’heure du déjeuner.
Je lève les inquiétudes de Jean sur la fiabilité du bateau, car les petits incidents du départ lui posaient quelques interrogations. Je le rassure en lui rappelant que ce n’est pas le premier Lagon 52 qui traverse l’atlantique. Effectivement il nous dit être surpris par les mouvements brusques du bateau, dérangé et fatigué par les alarmes incessantes de la VHF qui coupent son sommeil nécessaire à son bienêtre. Je lui rappelle que jusqu’à présent nous avons fait les ¾ de la route au moteur et par beau temps, que le reste du parcours peut être plus sportif mais son objectif reste bien ancré.
Jacques l’entreprend sur les questions qui le préoccupent, santé, soins, moral, nous revenons sur sa mauvaise humeur de Cascais et comprenons les raisons qui l’ont mis dans cet état, la crainte d’une organisation médicale inadéquate.
Puis je passe la parole à Rémi et Loïg pour qu’ils expriment leur ressenti, le débat est franc, sincère et nécessaire.
Pour ma part je suis rassuré, tout le monde a pu s’exprimer d’une façon directe et sans arrière-pensée.
Haut les cœurs, nous partons au bout du monde !
L’après-midi nous voit parcourir Ténériffe dans tous les sens à la recherche de manilles, de cordage et de matériel de pêche, il faut également remplacer le Waterloo défectueux, cette pièce est un réservoir en ABS qui sert à mélanger les gaz d’échappement à l’eau de refroidissement du moteur dans le but d’atténuer les bruits d’explosions, celui du moteur tribord fuit et le danger serait d’inonder la salle des machines.
Nous découvrons cette belle ville animée nuit et jour, véritable poumon de l’archipel, le trafic portuaire est intense. Le passé riche de cette cité y est gravé dans les vielles pierres, et son histoire nous est dévoilée dans l’architecture de ses vieux bâtiments baroques. Hélas le port de plaisance de Ténériffe n’est pas à la hauteur de notre attente et nous sommes ravis de le quitter.
Vendredi 28 0ctobre
9 heures, appareillage, le vent fait défaut et c’est au moteur que nous attaquons les 112 milles qui nous séparent de l’ile de Palma. Nous nous éloignons de Ténériffe sous la surveillance du Téidé qui nous domine de ses 3717 mètres. Son sommet enneigé illumine cette ile océanique aux couleurs plutôt sombres, véritable caléidoscope animé par un soleil éblouissant.
Après les soins, Jean a pris position sur le pont, couvert de sa grande cape noire tel un quartier maître surveillant son équipage. Jacques est penché sur ses écritures, Rémi, casque sur les oreilles, écoute ses romans enregistrés, Loïg le bigouden contacte la terre entière grâce à son Smartphone spécial course, et François s’acharne avec un inébranlable espoir sur la faune aquatique.
Vers midi une petite brise vient nous rappeler à l’ordre, les voiles sont envoyées espérant faire route en silence. Hélas ce sera en tirant des bords contre un vent debout de 15Nds que nous quitterons Ténériffe.
Dans la nuit nous doublons l’ile de la Gomera sur bâbord. San Sébastien, le port principal de cette Ile verdoyante m’accueillit en 1997 lors de ma première traversée, j’y suis retourné avec Laurence en 1998, je me souviens des vallées profondes et fertiles, couvertes de terrasses, de sa forêt primaire épaisse et sombre qui mène au Pic de Montana Garajonay traversée en Scooter dans une brume à couper au couteau.
L’ile de Palma sort de la nuit juste devant l’étrave. Cette belle nuit étoilée fut animée par des éclairs d’orages sur tout l’horizon, véritable féerie flashant les sommets découpés des iles de Ténériffe, la Gomera et El Hierro.
Le soleil est bien haut quand nous approchons du port de Santa Cruz. Ses reflets réfléchis par une mer calme et profonde sont un appel à la baignade, alors ni une ni deux je ralentis, mets le bateau à la cape et comme un seul homme nous voilà tous à l’eau goutant avec un plaisir non dissimulé le premier bain de notre épopée océanique.
L’accueil au port de Santa Cruz est infiniment plus agréable qu’à Ténériffe. Ce n’est pas un port très fréquenté, d’ailleurs l’île attire beaucoup moins de touristes que dans les autres iles de l’archipel, sans doute son manque de plages ! Après les formalités d’usage, et le complément gasoil nous nous dirigeons vers notre emplacement quand, à l’approche du ponton, nous sommes réceptionnés par une dizaine d’enfants blonds et torses nus attrapant les amarres, posant mille questions sur notre navigation et notre destination. Véritables vagabonds des mers du sud, cette armée d’enfants libre et joyeuse va égayer notre escale de Santa Cruz durant trois jours. Les parents découvrent avec stupéfaction que nous sommes le fameux bateau de « Transat dans un Fauteuil » expédition qu’ils suivent depuis la création du site, ayant eux même un frère tétraplégique.
Les discussions sont animées et chaleureuses, le soir nous nous retrouvons tous à bord de Toronto pour un apéritif préparé par Perrine et Luc nos admirateurs. Quelle belle récompense pour Jean, son sourire en est la preuve incontestable.
Après un diner rapide, avec Jacques et Rémi nous partons visiter Santa Cruz by night et la surprise fut grande de découvrir une ville en fête. C’est halloween, et les iliens sont tous de sortie, sur les places des orchestres font danser la foule. Les filles endimanchées comme des poupées Barbies observent les garçons qui bien qu’intéressés prennent des airs blasés.
C’est réjouissant, joyeux et fraternel. Nous parcourons les vielles rues pavées, bordées de maisons typiques aux balcons de bois sculpté. Cette cité centenaire à l’architecture rigide et austère créée par Alfonso Fernandez de Lugo en 1493 s’est métamorphosée pour la nuit, les bars accueillent des groupes de musiciens qui embrasent littéralement la population. Envoutés par l’ambiance excitante nous allons danser jusqu’ à pas d’heure heureux et conscients de vivre un moment extraordinaire.
Dimanche 30 Octobre
Ce matin nous trainons doucement. Petit déjeuner au soleil, douches aux sanitaires du port qui sont, il faut l’avouer d’un luxe peu ordinaire pour une si petite marina. La ribambelle de moussaillons arrive en criant vers notre bateau, demande en grande pompe à voir François pour discuter pêche hauturière. Quelle couleur de leurre, les grosseurs d’émerillons, la longueur de la corde maitresse, la vitesse du bateau, chaque point est discuté âprement, les échanges sont vifs et chacun y va de son expérience. L’émerveillement des gamins devant le matériel suffit à faire de François le héros du jour. Je n’ose leur dire que nous sommes de piètres pêcheurs.
Puis vint la séance de cinéma, Jacques invite la troupe de gavroches bronzés à visionner le beau film qu’il a réalisé à notre arrivée. Quelle ne fut pas leur surprise de se voir si excités par notre accostage. Les rires fusent, la stupéfaction est à son comble, les commentaires moqueurs des uns et des autres amusent la galerie. La simplicité joyeuse de ces enfants fut une bouffée de bonheur venue égayer notre équipage. Bravo Jacques.
La simplicité joyeuse de ces enfants fut une bouffée de bonheur

Venue égayer notre équipage.

Nous avons rendez-vous à 1H3O pour une grande visite de l’île, Carlos notre chauffeur est ponctuel, son véhicule spécialement équipé peut nous transporter tous les six. Il faut rendre hommage aux Espagnols pour l’attention qu’ils portent aux invalides, toute les structures urbaines sont adaptées pour leur faciliter les déplacements, la compétence empreinte de délicatesse de la population vis-à-vis des handicapés est remarquable.
Notre après-midi débute par la visite des volcans, San Antonio et Ténéguia dont la dernière éruption eu lieu en 1971. Panorama spectaculaire suscitant la même émotion qu’à Lanzarote devant ces formidables manifestations géologiques. A nos pieds, en bordure de côte, les territoires gagnés sur la mer sont de grands plateaux de lave noire cultivé.
Le vert des plantations, le bleu de la mer, le blanc argenté des châssis et les toits rouges des habitations posées sur cette lave noire donne le sentiment d’admirer la création d’un peintre dément tellement les contrastes sont agressifs.
Nous rejoignons la caldera de Taburiente par la route côtière en traversant des versants à pic couvert de pins maritimes, descendons sur une route vertigineuse vers l’immense cavité Volcanique devenue terre agricole, la culture de banane est la principale source de revenus de cette côte ouest de l’ile. Après un détour par le parc national de la Caldera de Taburiente et ses sombres forêts de pins nous rentrons au bateau.
Jean est fatigué mais ce soir le mutisme de Jacques ne me dit rien qui vaille, Loïg pense à la fatigue, peut- être, mais le doute ne m’est pas permis, le lendemain je l’entraine sur le ponton et lui demande pourquoi ce silence ? Une réaction brusque de Jean hier durant la balade en est l’origine.
Je m’entends très bien avec tout l’équipage, est-ce l’âge j’ai beaucoup de points communs avec Jacques et lui parler est aisé. Nous échangeons tranquillement, je le sens meurtri par la dureté et la réaction vive de Jean lors d’une manœuvre de fauteuil roulant, Jacques souhaiterait plus de reconnaissance de la part de Jean qui bien souvent par fatigue ou souffrance réagit vivement avec ses soignants.
Les courses au petit marché couvert ramènent le sourire sous les nouvelles moustaches de Docteur Jack.
Notre troupe de joyeux drilles a appareillé hier soir, le silence est revenu sur les pontons. La dernière après-midi est studieuse et me fait penser à une veillée d’arme, entre la sieste et l’écriture des cartes postales, les heures passent vite, nous appareillons demain matin, les Gribs de vent pronostiquent 10Nds de vent sur tout le parcours vers le cap Vert. Je prévois de remplir nos 6 bidons de 200litres car le prix du gasoil à 0,88€ me convient.
Mardi 1er novembre
Nous quittons l’Europe et les iles Canaries le mardi 1er novembre à 9h30, 800 miles devant l’étrave, pas de refuge avant les iles du Cap vert, c’est dire 4jours ½ de moteur – 6,5Nds.
11h, Rainman (Rémi) ne se sent pas très bien et s’allonge sur la banquette du cockpit, livide, les bras ballants. Etonnement, Loïg aussitôt s’empare de la trousse de secours prend la tension et le pouls de notre malade complètement ko. La stupéfaction se lit sur les visages burinés de l’équipage, j’interroge des yeux Loïg qui d’un clin d’œil un peu ironique me rassure.
Notre marathonien depuis l’aube cours sur les remblais de Santa Crus à la reconquête de sa jeunesse perdue ! Hélas le bonhomme n’a plus vingt ans, mais rassurez-vous il a déjà repris des couleurs et son orgueil en rougit de honte, tout va bien.
Jean est en terrasse cet après-midi, la température augmentant au fil des latitudes effacées, un grand jogging rouge remplace la tenue de quartier maitre, nous avons la chance d’être encore connecté sur le réseau de l’ile Del Hierro alors nous pianotons nos dernières nouvelles et envoyons multitudes de baisers électroniques.
L’aube naissante nous annonce l’humeur du jour. Les couleurs blafardes du petit matin vont s’enflammer durant toute l’ascension du soleil au zénith, limpide et scintillant le cercle parfait au milieu duquel nous sommes seuls, fait de nous le centre du monde et ce matin, à la barre de Toronto, j’en suis le roi.
Perché sur le flybridge à 4metres au-dessus de la mer, j’entends le bateau se réveiller, Rainman est déjà aux affaires auprès de Jean, François vient me rejoindre et nous cherchons ensemble les problèmes du pilote. François est fatigué, il dort mal, la proximité de sa cabine proche du moteur l’empêche de bien se reposer.
Jeudi 3 novembre
Le pilote est tjrs en panne, nous barrons le bateau manuellement, sa barre à roue démultipliée n’est pas facile pour l’équipe médicale et l’apprentissage nous fera perdre quelques dizaines de milles. La nuit dernière P’tit Louis(Loïg) perdu dans ses rêves bigoudens, nous a fait faire 13 fois le tour de la rose des vents avant l’intervention de François.
Mon frère dort beaucoup mieux, avec Jacques nous lui avons organisé une couchette dans la pointe avant loin des bruits du moteur.
Contrairement à ce que vous pourriez penser, les journées passent très vite, le matin à part l’homme de quart, Rémi se lève le premier et me rejoint dans la cuisine, je prépare le petit déjeuner pendant qu’il donne les premiers soins de Jean, puis suivent Loïg et Jacques.
Champoing au milieu de l’atlantique
Le petit déjeuner reste sur la table jusqu’à 10h. je remplace François à la Barre, les médicos prépare Jean et le sorte en terrasse, vers 10h30 François ou moi préparons le repas de midi, l’après-midi à 15h nous reprenons les quarts, un homme à la barre un autre de surveillance auprès de Jean, quartier libre pour le reste de l’équipage.
Le carré se transforme en bibliothèque ou salle d’écriture, et toujours le bruit sourd des machines à 1800t/mn, un coup d’œil sur l’aire du bateau et je sais qui est à la barre !
Jean va bien il semble plus calme, son appétit ne fut pas merveilleux depuis le départ mais il reprend du poil de la bête je le trouve plus détendue et souriant. Nous ne discutons pas beaucoup ensemble, sa maladie me traumatise et la simplicité me manque, mon appréhension devant la grande souffrance me paralyse, s’il désirait engager quelques échanges j’en serais ravis, j’essaie de lui montrer ma sympathie et mon amitié par ma présence, ma gaité et les quelques services que je peux lui rendre, tout va bien.
Cet après-midi nous sommes à 21°294 N et 22°02’ W à 310 milles de Sao Vincente dans l’archipel du Cap Vert, dans 2 jours nous serons à Mindelo dernière escale avant la Martinique et pas une écaille de poisson à bord !
Dimanche 6 novembre
Nous avons les yeux fixés sur l’horizon depuis le début de l’après-midi, l’ETA de mon ordinateur m’annonce une arrivée sur l’ile de Sao Vincente à 16h, alors c’est au premier qui verra surgir de l’atlantique ces iles tant espérées.
Pour calmer notre impatience trois baleines viennent croiser sur bâbord, leurs jets d’eau puissants se vaporisent dans le ciel saluant notre arrivée d’une façon spectaculaire.
J’avoue que je suis fatigué par tant de d’ennuis techniques sur ce Lagoon 52 neuf. La conduite du bateau sans pilote est une situation qui me stresse car ses embardées sont fréquentes et difficiles à rattraper. Heureusement les médicos ont rapidement compris la manière de barrer ce monstre vicieux. Bien sûr il y a eu mon doigt et les neuf points de sutures du docteur Jack que je ne remercierai jamais assez car sans son adresse et ses compétences c’était l’amputation. La déchirure du lazy bag puis le générateur, ensuite le déssalinisateur, le coup de vent sur Ténériffe et deux manilles explosées, le manque de vent, la panne de pompe de lavage et le suspens « Jean ».
Alors pressé d’arriver je scrute avec l’équipage l’horizon brumeux dans l’espoir de voir apparaitre la tache sombre de San Antao plus visible que Sao Vincente pour une arrivée sur l’archipel par le nord.
13h15 sur tribord la masse volcanique noire de San Antao dévoile son sommet au-dessus des nuages. Rapidement la silhouette de l’ile prend forme et c’est dans l’enthousiasme que nous verrons surgir Sao Vincente à bâbord suivi de Santa Lucia. Notre solitude océane prend fin, oubliés nos aubes laiteuses et nos couchers de soleil embrasés rythmant si bien nos journées, disparus la chanson des vagues sur l’étrave et l’envol des exocets effrayés par le monstre. Les oiseaux ont fait leur apparition et signalent notre arrivée.
L’excitation s’empare du bateau, les caméras et autre appareils font leur apparition, les Smartphones bipent, signalant notre connexion au RESEAU, tout va rentrer dans l’ordre, le monde civilisé nous tend les bras et nous offre en cadeau de bienvenue les pontons de la marina de Mindelo!
L’accueil est agréable et professionnel. Une trentaine de voiliers sont en attente de départ pour la Barbade, une traversée atlantique en groupe.
Mindelo s’est métamorphosée. La capitale culturelle du Cap Vert à repris des couleurs au propre comme au figuré. J’avais quitté un village, voici une belle ville. Les grandes bâtisses du front de mer datant de l’époque coloniale ont retrouvé leur splendeur d’antan.
L’atmosphère a bien changé depuis mon dernier passage en 1998. L’animation est à son comble, le métissage de la population, le parfum des fruits exotiques, la nonchalance des passants nous dépaysent à tel point que François s’écrie « Nous sommes aux portes de l’Afrique ».
Lundi 7 novembre
ET c’est bien vrai, le Sénégal n’est qu’a 346 milles. Le pays a lutté avec la Guinée Bissau pour son indépendance, un mélange de décontraction africaine et de volonté d’agir dus au bienfait du métissage, fait de Mindelo un vrai paradis exotique. Nous sommes à l’aise, la population est accueillante, détendue et souriante.
Cette première journée sera occupée par les papiers administratifs au bureau de l’émigration et à la police des frontières. Je peux réciter par cœur le n° d’identité de chaque passeport, la date de naissance de chaque membre de l’équipage et leur lieu de naissance !
L’après midi nous faisons du repérage à la recherche d’une pompe Japy et de 10m de tuyau de diamètre 25 pour le transfert de nos 1000l de gasoil stockés sur le pont dans des futs plastiques de 200 litres.
Puis je me rends chez Daniel le coiffeur du port. C’est une vieille habitude devenue tradition, me faire couper les cheveux dans les endroits les plus improbables. Ce fut extraordinaire. Alberto l’apprenti tondait un grand black en chantant à tue-tête, quant à Daniel, avec ses mains agiles de prestidigitateur, il manipulait sa tondeuse en faisant tourner le fauteuil, je tournais comme une toupie et lui, immobile, jonglait sur mon crane avec son instrument, tout en reprenant le refrain d’une chanson cap verdienne.
Les portes du salon étant ouvertes sur la rue, les passants incrédules s’arrêtaient observer la scène en rigolant. Je suis rentré au bateau très fier de moi quant à ma grande surprise, tout l’équipage me trouva super bien coiffé ! Le lendemain je promis à Jean de l’emmener.
Mardi 8 novembre
Ce matin Jacques et Rémi sont partis décompresser sur l’ile de San Antao. Les soins sont donnés par Loïg, et avec François avons préparons la passerelle (de 80kg) permettant de débarquer Jean sur son fauteuil.
Nous avons prévu de déjeuner au restaurant mais auparavant nous nous rendons chez ‘mon coiffeur’, nous plaçons Jean devant le marbre et la grande glace et après de difficiles manœuvres de fauteuil, Loïg s’assoit également. Et voilà mes deux loustics devenus l’attraction du salon et bien sur de toute la rue. Moment inoubliable et rires à la pelle quand les tondeuses se risquèrent habilement sur leur crane au rythme d’une musique traditionnelle.
Puis ce fut un petit restaurant de quartier qui nous servit le plat traditionnel du cap vert : une catchupa. Une grande visite de la vieille ville se termina sur la terrasse du Beach Club de Mindelo pour siroter quelques bières, Jean était en pleine forme.
Rentrés au bateau nous eûmes l’heureuse surprise de faire la connaissance de Martin et Katarina qui vivent dans la même incertitude que Jean. Martin est atteint d’un cancer du pancréas, il ne lui reste plus que deux ans à vivre.
Ils passèrent beaucoup de temps à bord à rire et discuter, puis Martin et Katarina entreprirent de faire un reportage sur notre aventure, questionnant Loïg, le filmant pendant une prise de tension demandant au skipper de se mettre en action puis à la table à carte, filmant nos installations et interrogeant longuement Jean.
Ils nous confièrent qu’ils réalisaient des reportages sur les personnes en souffrance comme jean, et qui, dépassant leur handicap, veulent redonner de l’espoir aux malades dans la réalisation de projets fous comme le nôtre.
Ils voyagent partout à la découverte de ces infirmes courageux, puis diffusent leurs reportages dans les hôpitaux, les écoles, ou à la télévision.
Belle rencontre qui encouragea Jean dans sa détermination, la soirée fut heureuse.
Mercredi 9 novembre
C’est notre journée OFF. Loïg, François et moi, embarquons sur le San Vicente en direction de San Antao à une heure de route de Mindelo. Arrivés au port de Porto Novo affrétons un « aluguer » avec chauffeur et guide pour une journée de visite dans cette ile fabuleuse classée patrimoine national.
Direction Ribeira Grande, Ponto do Sol, Ribeira Paul et Cinagoga. Une route pavée, sinueuse et glissante, nous transporte dans une ascension vertigineuse vers les sommets nuageux. L’aridité du paysage minéral et caillouteux change doucement au fil de notre progression.
Nous volons littéralement de sommet en sommet. La route de crête dessine le contour de précipices insondables, malheureusement pour Loïg pris de vertiges.
Arrivés sur l’autre versant, les couleurs changent brutalement, la façade Nord-Ouest de l’ile exposée aux nuages et à l’humidité, est couverte de verdure. Nous redescendons à travers une forêt de pins qui fait rapidement place aux premières petites cultures en terrasses.
Les paysages sont grandioses, des ribeiras encaissées flanquées de pics vertigineux me font penser à des feuilles de papier froissé, faites de creux et de bosses. Nos regards sont attirés vers le vide où se nichent quelques maisonnettes à flanc de montagne, surveillant les verdoyantes cultures en terrasse. La beauté magique du panorama donne au silence une qualité, une légèreté que ne trouble pas la brise venue de l’atlantique.
Ribeira Grande et Ponto do Sol, ont bien changés. Devenue une destination très prisée par des marcheurs de tout poil, le tourisme s’est développé fortement à San Antao depuis mes escales de 97 et 98. Le petit port de Ponto do Sol est méconnaissable, l’industrie du tourisme est à l’œuvre.
Tout est beau, les paysages sont fabuleux, la route côtière qui nous mène au village de Paul fait de l’équilibre à 300 mètres au-dessus de la mer et risque à tout instant d’être ensevelie par les roches monstrueuses qui nous surplombent.
Nous nous offrons un bon repas de langoustes et une promenade extraordinaire dans la vallée encaissée de Ribera Paul.
Demain nous préparons Toronto, contrôlons les moteurs, l’avitaillement, derniers mail, dernières cartes postales, nous appareillons vendredi matin pour la Martinique avec un équipage en forme, un pilote réparé et des alizés enfin au rendez-vous.
Vendredi 11 novembre
Nous avons levé Jean de bonne heure, il désirait participer des yeux au départ.
Le vent est soutenu, 25 Nds, nous risquons d’avoir de la brise et une mer agitée dans le passage entre Sao Vincente et San Antao qui ne fait que 6 milles de large. Dans l’avant-port à l’abri, nous prenons un ris par sécurité, puis cap au 220°.
Quatre bateaux font route en même temps que nous mais les vitesses sont inégales et nous les distançons assez vite. Seul « JIYU » un 49’ tient bien le rythme.
Soudain le vent fraichit brutalement, nous décidons de rouler le génois et de prendre un deuxième ris. Très vite, je m’aperçois que le bateau ne répond plus. Impossible de lofer pour ariser la grand-voile, le bateau reste au bon plein malgré la mise en route des moteurs à plein gaz et la barre à bâbord toute.
Pendant plus d’un quart d’heure nous attendons une réaction du bateau, le vent lève une mer démontée qui submerge le pont et malgré nos essais le bateau reste sur sa route au surf à 16/17 Nds.
Danger !! François et moi sommes silencieux, tendus, en éveil, interprétant la moindre réaction du catamaran dans cette dangereuse bordée. Il ne faut surtout pas partir à l’abattée sinon le risque est grand de déchirer la GV, ou simplement démâter.
Je pense que les imposantes super structures du bateau génèrent une prise au vent importante qui prend le pas sur toute volonté de gouverner. La pointe de San Antao défile à toute vitesse, les skippers retiennent leur souffle tandis que l’équipe médicale insouciante s’exclame de plaisir tels des gamins de 15 ans devant leur première mobylette.
Tout est nouveau pour eux et ce coup de vent rompt avec la monotonie du moteur. Le bateau va vite dans un environnement fabuleux. C’est une grande première, une grande aventure pour eux et je mesure la confiance qu’ils nous prêtent.
Passé le dévent de l’ile, le vent mollit, la mer se calme et les deux frères respirent. Le vent s’établit au NE, nous sommes dans les alizés.
Dans son fauteuil bien arrimé à l’épontille de mat, Jean a vécu sur grand écran notre épopée à travers les hublots panoramiques du carré. Matinée qui restera dans les mémoires pour des raisons très différentes.
Dimanche 13 novembre
Ca y est, nous sommes en mode traversée hauturière, le rythme des quarts est bien pris, la vie s’organise autour de Jean et de la conduite du bateau.
Les repas nous réunissent le midi et le soir, l’apéritif le soir est devenu une tradition ! Je ne bois tjrs pas d’alcool et bien sur les moqueries vont bon train, cachant sans doute une certaine, disons…… admiration.
Aujourd’hui nous avons parcouru 351,6 milles, notre moyenne est correcte, mais ce matin le vent a molli et nous avons renvoyé les deux ris. Nous avons comme compagnon de route un voilier (non identifié) qui nous distance doucement, pouvant porter beaucoup plus de toile dans ce petit temps. Nous n’avons à bord que la grand-voile et le foc auto vireur, très handicapant pour le vent arrière.
Notre position à midi 16°34’469’’ N et 03°52’521’’ W, vitesse 6 Nds, Cap au 280°.
A 4H30 le moteur tribord s’est arrêté brusquement. Interrogation !, François descend dans la cale moteur et constate de l’eau dans le filtre décanteur. C’est la galère. Si nous avons fait un fond de cuve nous allons devoir purger le circuit pendant longtemps car nous sommes en mer, le gasoil est remué et l’eau ne se décantera pas facilement.
Nouvel ennui sur la route des Antilles, je suppose que dans son « rêve de gosse » Jean n’avait pas prévu ces incidents ! C’est ainsi que notre mécanicien François purgera le filtre une bonne trentaine de fois.
Lundi 14 novembre
Ce matin nous retrouvons sur l’écran AIS le « Jiyu » que nous avions distancé samedi soir. Il se retrouve à 14 milles devant l’étrave, nous nous sentons moins seuls !
Le soleil est de retour. Après le déjeuner nous nous octroyons un bain, sensation étonnante que de plonger au milieu de l’océan atlantique avec 3000 mètres d’eau sous les pieds. La mer est à 23° environ. Tout est calme à bord, les heures s’écoulent doucement, j’attends avec impatience la petite dépression située dans le nord pour accélérer, les bateaux du Vendée Globe sont en train de passer les Iles du Cap Vert. Hélas nous sommes partis trop tôt pour croiser leur route, Laurence m’envoie leurs positions sachant qu’un de mes grands regrets est de ne pas pouvoir les suivre comme tous les quatre ans.
Le ciel est vide, la mer aussi, les poissons volants sont effrayés par nos étraves, l’horizon recule de peur devant notre monstre, le soleil apeuré se jette à l’eau tous les soirs, quant à la lune elle se cache un peu plus toutes les nuits. Sentiment étrange de traverser un monde désert et inhospitalier. Pourtant je m’y sens bien, je connais le langage de cet univers marin qui me fascine depuis si longtemps. Un rien dans ce vide absolu excite mon imagination et je donne vie à ce désert en le peuplant de chimères.
Mardi 15 novembre
Personnellement, je commence à trouver le temps long, l’attente n’a jamais été mon fort et ces journées au moteur au milieu de l’atlantique sont une épreuve. Nous n’avons vraiment pas de chance, faire tout ce trajet pratiquement au moteur est exaspérant.
Ce matin un grand mail de Marine nous annonce la venue d’une école de CE2 de Guadeloupe pour notre arrivée au Marin. Les élèves et leur professeur suivent le projet depuis notre départ, ils sont impatients de questionner Jean et l’équipage, de visiter le bateau et nos installations. Bien sur cette nuit nous avons admiré la lune si proche de nous que nous en étions stupéfaits, aucune pollution lumineuse ne troublait ce spectacle merveilleux, et elle, sereine, semblait rire de notre étonnement. Elle reviendra flirter avec la terre dans 70 ans, et nous, où serons-nous ?
Aujourd’hui, après le ciel c’est la mer qui nous offre un somptueux cadeau, une dorade coryphène de 5kilos. La patience de François est enfin récompensée, je suis heureux pour lui, le combat fut rude mais ce soir nous ne mourrons pas de faim.
Les légumes frais commencent à diminuer et je sens que la morue lasse un peu l’équipage, il m’en reste deux!!!
Sinon le moral est bon, les médicos qui découvrent le large sont ravis mais pas très bon marins, avec François nous les gardons sous surveillance surtout la nuit.
Jeudi 17 novembre
La nuit fut mouvementée. Hier soir de gros cumulus nous annonçaient un changement de temps, dans la soirée des pluies tropicales se sont abattues sur nous, lessivant le bateau qui en avait bien besoin, rafraichissant l’atmosphère et calmant la surface de l’océan, confirmant le dicton populaire « petite pluie abat grosse mer ». A 21 heures branlebas de combat, le vent fraichit enfin, nous touchons du nordet, force 6 soutenu, une lune pleine joue à cache-cache avec des cumulus énormes, la mer s’organise et gonfle, le bateau s’ébroue, hésite et soudain s’élance cap au 275° à l’assaut des 1400 milles qui nous restent à parcourir.
Dire que nous aurons attendu le milieu de l’atlantique pour qu’Eole enfin nous offre le plus beau des enfants, Alizé. Premières à ressentir sa caresse les voiles se sont gonflées d’orgueil, les deux coques se sont mises à chanter, et l’équipage enthousiaste s’est mis à décompter les jours.
Vendredi 18 novembre
Nous sommes au milieu de notre traversée de l’atlantique, 7 petits jours nous conduiront à bon port, difficile de décrire l’endroit perdu où nous sommes. Imaginez une minuscule tête d’épingle dans cet immensité liquide, le ciel bleu et son défilé de nuages d’alizé cotonneux, parsemé de gros cumulus noirs porteurs d’averses torrentielles, une mer argentée coté levant et bleu marine à l’opposé mariant ces deux couleurs dans un cercle parfait. Si nous n’avions pas le chuintement des vagues sur la coque, je pense que le silence serait le dénominateur commun de notre environnement..
A bord l’ambiance est joyeuse, et j’imagine l’excitation qui nous attend en vue des Antilles. Jean est heureux et hier nous avons enfin discuté tous ensemble sur ses motivations. Je comprends les souffrances qu’il endure et il nous explique pour la première fois que cette transat lui servira de support pour médiatiser la maladie qui le détruit physiquement, lui donnera plus de poids par rapport aux autorités concernées, et servira d’exemple et d’encouragement pour les malades comme lui condamnés à plus ou moins brève échéance .
Nous fêtons ce midi le milieu de l’atlantique, François a préparé un repas de gala : saumon fumé, steak d’espadon sauce citron, cake aux amandes et riz au lait, champagne! Nous avons revêtu nos t-shirt « Transat dans un fauteuil » et réalisons quelques photos devant la carte de l’atlantique retraçant notre parcours.
17 novembre suite
C’est une journée faste, alors pour l’apéritif nous sortons une drôle de bouteille décorée de dizaines de photos d’enfants, et dans cette bouteille des petits rouleaux de papier tenus par un joli fil de couleur, de vrais parchemins.
Quelle surprise, sur chaque document nous découvrons la photo d’un enfant et une charade ou une petite blague. L’intention est amusante, c’est une vraie récréation qui nous vient de l’IME de Villeneuve d’Ascq, ces enfants et leurs professeurs suivent l’expédition depuis le départ. Jean est aux anges et nous promettons de leur envoyer une vidéo de notre aventure.
Tout le monde se prête au jeu, le skipper se fait prendre à la barre, Rémi se déguise en pirate, Jacques en Carabin, François est filmé dans la cale moteur, Jean avec une bouée couronne autour du cou faisant le singe et nous leur adressons tous un petit mot venu du large.
Vendredi 18 novembre (reprise)
Nous fêtons ce midi le milieu de l’atlantique, François a préparé un repas de gala : saumon fumé, steak d’espadon sauce citron, cake aux amandes et riz au lait, champagne! Nous avons revêtu nos t-shirt de la transat dans un fauteuil et réalisons quelques photos devant la carte de l’atlantique retraçant notre parcours
Hommage à Jean
Bien assis dans son fauteuil roulant
Accompagné de ses cinq servants
Jean D’Artigue traverse l’océan
Croquant la vie à pleines dents
Parti de la Trinité un beau jour d’automne
A bord d’un catamaran de 25 tonnes
Face à la mer déchaînée, il chantonne
Défiant le mal qui l’emprisonne
Après avoir parcouru 4400 milles
Naviguant D’Îles en îles
Il abordera les Antilles
Réalisant cette prouesse difficile
Si vous lui demandez pourquoi
Malicieux, Il vous dira vouloir
Redonner de l’espoir
À tous ceux qui vivent dans le noir
Avec son courage et sa ténacité
Il nous aura tous étonnés
Nous sommes fiers d’avoir skippé
Ce grand fou paralysé
Cap’tain Philou
(Atlantique nord, Novembre 2016)
Dimanche 20 novembre
Peut-être voudriez-vous en savoir plus sur les hommes qui composent cet étrange équipage, je vais essayer de vous résumer en quelques mots chaque personnage.
Jean D’Artigues

53ans, veuf, père de 4 enfants, carrière brillante dans la communication, frappé il y a 5 ans par la maladie de Charcot. Une maladie qui provoque la dégénérescence de tous les muscles. Devenu entièrement dépendant pour tout ce qui touche au quotidien, il ne baisse pas les bras pour autant.
Habité par une volonté peu commune, il utilise ses connaissances pour faire connaitre cette maladie grâce au clavier de son blackberry qu’il maitrise à l’aide de son pouce uniquement et bien sur cette aventure océane qu’il ne manquera pas de médiatiser dès notre arrivée au Marin.
Jacques Lacronique

69 ans, marié père 4 enfants, pneumologue reconnu, en retraite, c’est lui qui suit et tient le journal médical de jean. En relation étroite par Skyfile avec les instances hospitalières qui suivent Jean, c’est le scribe du bord. Passionné de cinéma il réalise le reportage de la transat et nous étonne par sa joie de vivre et son allure débonnaire. Il possède un répertoire de chanson fabuleux.
Rémi Hignet

62 Ans, père de deux enfants, masseur kinésithérapeute, Rémi c’est le zébulon du bord, toujours souriant et prêt à rendre service, il nous amuse par ses réflexions décalées et nous soulage par ses massages très professionnels, c’est l’homme important du bord toujours à l’écoute de Jean.
Loïg Le Guyader.

40 Ans, célibataire, infirmier hors pair, a pris deux mois de congés sans solde pour nous accompagner. Bigouden jusqu’au bout des ongles il ne jure que par la Bretagne, d’ailleurs Loïg est un vrai menhir, 1.80m, 130 Kg c’est notre garde du corps, responsable de la toilette de Jean et de son bien-être. C’est un taiseux qui prend soin des bobos de l’équipage avec une compétence et un sérieux admirable.
Philippe et François Berteloot

François
65 ans, marié père de 4 enfants, chef d’entreprise en retraite, technicien hors pair, homme-orchestre de cette transat dans un fauteuil. Intervenant sur tous les incidents. François est un homme d’action par excellence, formé à la dure école de la brousse africaine nous arriverons à bon port grâce à ses compétences et sa merveilleuse cuisine.
Philippe
66 ans, marié, père de 4 enfants, en retraite, 1/2 du temps en mer le reste auprès de Laurence son épouse, ses enfants et petits-enfants et bien sûr les amis.
Voilà l’équipage, mais quelles furent mes motivations ?,
Quand mon frère François m’a proposé de participer à cette traversée, je lui ai demandé trois jours de réflexion : j’étais libre, refaire une traversée me plaisait et surtout François et moi c’est l’histoire d’une vie partagée, Nous avons épousé les deux sœurs, vécu nos aventures africaines et professionnelles ensemble avec la même passion, il était impossible pour moi de ne pas l’accompagner.
Embarquer un tétraplégique sur une traversée de l’atlantique me paraissait insensé, François m’avait parlé de Jean, de sa maladie et de son espérance de vie limitée, le défi était à la hauteur de mes aventures, alors…………. j’ai dit oui.
Pourquoi :
Tout le monde espère un jour réaliser ses rêves, même en bonne santé peu de gens y parviennent, celui de Jean était fou et méritait un coup de main, pour beaucoup, la traversée de l’atlantique reste un grand mythe et l’affaire de marins expérimentés.
Faire fi de son handicap en en connaissant les contraintes pour s’engager dans cet exploit, sa capacité à fédérer une équipe autour d’un tel projet au service d’une maladie peu connue ne m’a pas laissé indifférent et confirmait la détermination de Jean.
Amoureux du grand large c’était une superbe occasion de partager ma passion, de lui faire découvrir la mer, ses couchers de soleil magiques et ses iles mystérieuses.
En fait c’est une histoire de partage, nous mettons notre énergie et nos compétences à son service, lui nous démontre qu’avec une grande motivation et beaucoup de volonté rien n’est impossible.
Lundi 21 novembre
Nous sommes au moteur depuis hier matin, le fils d’Éole nous a laissé tombé, malgré nos suppliques et nos prières, Alizé s’en est allé vers d’autres cieux.
Pourtant notre voilier est paré de ses plus beaux atours, une Grand voile de 156 m2 et un petit génois, je l’avoue de 56m2, nous n’avons aucun mousse à lui sacrifier alors nous nous contentons des risées Yanmar.
Le temps passe vite, les journées sont longues, la solitude sur cet océan vide, cet horizon qui se refuse et l’impatience, altèrent notre perception du temps.
Jean se montre déterminé mais en off dit vouloir la fin de cette expédition rapidement, moi aussi d’ailleurs car je préfère de loin mes convoyages sur les Seychelles qu’une traversée de l’atlantique d’une rare monotonie exceptées bien sur les escales : Açores, Madère, Canaries, Cap Vert, mais les 2200milles de Mindelo à la Martinique poussé par des vents erratiques ne sont pas très enthousiasmants.
Ou sont les alizés d’antan ?
Mercredi 23 novembre
Ils sont là bien sur mais vraiment très faibles et venant de l’est. Notre monstre a besoin d’au moins 15 Nds de vent pour se mouvoir et encore 17 Nds serait l’idéal. En attendant nous poussons notre voilier au moteur et les 1000 litres de gasoil embarqués à La Palma sont bienvenus.
Il est temps de faire l’éloge des milliers d’étoiles qui nous ont accompagnées durant nos longs quarts de nuit, insolentes ou timides, réunies en rondes célestes ou bien inaccessibles et solitaires elles ont meublé notre imaginaire.
En mer, les nuits d’encre sont propices aux plus angoissantes frayeurs, leur présence durant nos navigations nocturnes fut rassurante, et a servi de garde fou aux fictions les plus fertiles.
Clignotantes ou scintillantes, Centurion, Cassiopée ou encore l’étoile du Berger furent nos guides et protecteurs durant toute cette expédition, les oublier dans mon récit serait une faute impardonnable, les remercier est une obligation, leur rendre hommage un devoir.
Et que dire de la lune, ce soir encore elle s’est levée sur le dos, tel une jonque orange flottant sur l’horizon. Du grand théâtre !, cette demoiselle bohème et fantasque cultive son originalité tout au long des saisons, paraissant parfois en grande tenue, élégante dans ses robes jaunes d’or puis le mois d’après effrontée et fort dévêtue.
Cette éternelle amoureuse poursuit le roi soleil depuis des temps immémoriaux sans jamais se déclarer, et lui timide et rouge de honte va se cacher discrètement là ou le ciel caresse la mer.
Vendredi 25 novembre
Ce soir nous serons en vue de la Martinique ; le vent se renforce un peu, le bateau a pris de vitesse et je me demande si Alizé ne désirerait pas nous chasser de son atlantique ?
Un soleil d’enfer s’apprête à sombrer dans la mer des Caraïbes. En gage de bienvenue il nous offre en ombre chinoise, l’ile de la Martinique, nimbée d’un voile orangé, rouge, puis violet dans un ciel perlé de nuages noisr et gris. Ce spectacle nous hypnotise jusqu’a la nuit, je décide de contourner l’ile par le nord et de passer la nuit au mouillage devant St Pierre.
Première nuit au calme depuis Mindelo, 16 jours de mer, pas un poisson (si un), pas un oiseau, pas un bateau et bien sûr pas de nouvelles du monde, Skyfile étant tombé en panne.
En somme une retraite imposée qui me ravi et finalement qui ne déplait pas à l’équipage car bientôt le retour sera d’une autre nature.
Samedi 26 Novembre
Nous l’avions oubliée, alors dès 5 heures du matin la civilisation se rappelle à notre bon souvenir, la circulation est déjà intense sur la route côtière, la musique bat son plein, je ne sais pas pourquoi, c’est peut-être une tradition le samedi en Martinique, et naturellement les Smartphones réclament leur propriétaires en de vibrants bip bip.
Nous devions faire la grasse matinée, mais finalement tout le monde est debout impatient d’appareiller.
Jean est en grande communication avec la terre entière. Nous apprenons qu’un comité d’accueil est prévu à 15heures au Marin.
La mairie du Marin envoie une délégation, l’office du tourisme prépare la réception, diverses organisations seront présentes sans compter les écoles et leurs professeurs qui ont suivi notre pérégrination. Et bien sur la famille de Jean, ses amis et la femme de Jacques la célèbre Marie Claude.
L’ensemble à été préparé par Marion sans qui rien n’aurait été possible car présente dès le début du projet, elle s’est dépensée sans compter pour mettre en valeur auprès des autorités, ce défi hors norme.
Sommes-nous contents ? bien sur, sommes-nous inquiets ? certainement. Quitter le cocon qui nous a bercés pendant plus d’un mois et demi est une aventure dont nous connaissons déjà l’histoire, il va falloir réapprendre les codes et se prêter au jeu, rester humble et garder à l’esprit que ce défi est celui de Jean et que son objectif est important.
Notre malade aura, avec beaucoup de détermination, supporté la souffrance, la dépendance, l’humiliation, aura connu des moments de grande satisfaction et fait des rencontres émouvantes et encourageantes.
Nous, l’équipage venu d’horizons si différents aura d’emblée pris conscience de l’importance de l’enjeu, nous avons agi main dans la main, étouffé notre égo pour nous engager ensemble et atteindre une cohésion sans faille.
Nous sommes fiers et heureux d’avoir participé et mené à bien cette expédition qui restera gravée très longtemps dans nos mémoires
Après 50 jours de traversée, nous aurons fait escale à la Corogne en Espagne, à Cascais au Portugal, à Lanzarote, Ténériffe, et La Palma aux Canaries, à Mindelo au Cap vert.
Nous avons vécu loin du monde, après avoir coupé les ponts avec nos familles, nos amis, et nos vieilles habitudes, loin des chamailleries et des mesquines querelles humaines.
Nous nous sommes purifiés l’esprit et ressourcés au cœur de l’atlantique, nous nous sommes retrouvés tels que nous sommes sans faux fuyant, face à nous même. En mer le mensonge n’existe pas !
Merci à Jean, à François, Jacques, Loïg, Rémi,
Cette aventure nous a grandis, nous avons donné le meilleur de nous même, c’est avec enthousiasme que nous allons vous raconter cette belle aventure et dernier petit secret, mais celui là je le garde pour moi : j’ai embarqué avec des inconnus, je débarque avec de vrais amis.
Cap’tain Philou
(Transat, Novembre 2016)
Allez au bout de vos rêves
Laisser un commentaire