Convoyage du Tewa (Osiride) février 2018
De Palmi (Régio de Calabre, Sud Italie), au Crouesty (Bretagne, France)
4 février 2018
19h30. Nous venons de laisser les îles Éoliennes sur tribord.
La mer est agitée, un ciel de traîne nous gratifie de ses éclairages éblouissants et dessine sur la mer des paysages étranges.
Palmi est déjà loin, nous avons appareillé à 8h30 ce matin 4 février 2018 du sud de l’Italie, à bord du Sun Odissey 44i qu’Olivier vient d’acheter et que nous devons convoyer au Crouesty.
2000 milles devant l’étrave avec pour équipage Olivier et mon fidèle second Stéphane.
Le départ fut désagréable pour un amarinage, la veille un coup de vent a brassé la mer, les courants qui nous avalent vers le détroit de Messine nous obligent à tirer des bord, appuyés au moteur, l’allure est désagréable, Olivier descend s’allonger.
Je retrouve la côte nord de la Sicile longée dans l’autre sens en 2014 avec le Daloa lors de sa descente en Grèce.
Cette île superbe dresse ses sommets face aux îles Lipari et Vulcano, mais quelle galère quand il faut la croiser au moteur.
Nous ne pouvons pas traîner car nous profitons d’une fenêtre météo de 48h pour nous sortir de ce piège et attraper une dépression de SE qui doit nous pousser sur la Sardaigne où nous avons prévu une escale à Cagliari.
Ce convoyage est bienvenu, ces derniers mois furent longs au Grah-Niol, le mauvais temps et les pluies d’hiver m’affectent durement et j’ai beaucoup de mal à réagir.
Heureusement cette expédition est venue rompre ma descente aux enfers et Laurence m’a regardé partir avec toute la gentillesse et l’amour qui lui sont propres, sachant que la mer est la meilleure des thérapies pour son vieux marin.
Cette première nuit nous remet immédiatement dans le rythme des grands convoyages, avec Stéphane nous retrouvons rapidement nos marques, nous sommes bien.
Lundi 1h42, je viens de rouler le génois, le moteur est toujours à 1200 t/mn et Olivier toujours dans sa couchette, j’espère qu’il en sortira dans la matinée car il n’a rien mangé depuis hier matin !
A 9h Olivier apparaît très pale et complètement vidé. L’important est qu’il se soit quand même levé. Il avale un yoghourt et boit beaucoup d’eau avant d’aller se rallonger. Je lui conseille de reprendre un cachet de nautamine.
La Sicile sort doucement de l’ombre et nous offre ses montagnes escarpées en cadeau d’adieu, elles vont s’évanouir doucement au profit des îles Egades puis la solitude du grand large va retomber doucement sur notre bateau. Cap au 289° en direction de Cagliari.
Dernier message pour la famille avant un silence radio de 34 heures.
Toujours pas de vent, la dépression espérée se fait attendre, un ciel plombé nous sert de couverture et les îles Egades se détachent maintenant en ombre chinoise sur un horizon sépia.
Un gros tanker se déroute pour éviter une route collision, se serait-il rendu compte que des bretons ne varient pas d’un pouce leur course sous voile ?
Les gribs de vent espérés sont bien arrivés vers 11h du soir, mais avec 30° de plus que prévu et allant crescendo. A minuit nous étions en fuite sous tourmentin si nous pouvons appeler le petit triangle d’enrouleur que nous avions laissé.
Le vent fraîchit à 30 nds, la bordure du foc se déchire sur 1m50, nous décidons de prendre le deuxième ris. La manœuvre se passe bien mais au moment de reprendre la route et faute de lumière sur le compas, j’empanne brusquement, 6 coulisseaux de GV explosent et les lazy-jacks tombent sur le pont.
Pendant toute cette période mouvementée, dans le noir total, le vent nous gifle le visage et nous aveugle, la mer nous chahute violemment et, danger extrême, un chalutier rode autour de nous sans que nous puissions distinguer ses feux ni sa direction.
Nous arrivons tant bien que mal à reprendre notre route mais toujours en fuite au 330° alors que nous devrions faire du 283°.
Ce coup de vent doit mollir en fin de matinée, il faut tenir le coup en espérant que la déchirure du génois ne s’agrandisse pas et que les coulisseaux encore à poste tiennent le coup.
La patience, la persévérance, la ténacité alliés à une bonne connaissance de la mer auront raison des difficultés, à 11h nous avions pratiquement repris notre cap, le vent ayant timidement adonné, la fin de la dépression se fait sentir, le baromètre affiche 1009 millibars. Nous sommes dans l’œil, il faut atteindre Cagliari avant le retour du vent.
Au petit jour une bonne douche m’a revigoré, nous sommes sortis de cette nuit cauchemardesque épuisés.
Cet après-midi, profitant d’une amélioration météo et d’une mer apaisée, nous en profitons pour baptiser Tewa. Olivier a repris des couleurs et je l’initie aux secrets de Mamy-Wata la déesse de la mer, celle qui protégera son bateau et son capitaine.
Nous sommes en vue de la côte Est de la Sardaigne vers 18h, il fait déjà nuit, les roches à contourner pour faire route directe sur Cagliari sont difficiles à doubler. Appuyés au moteur nous mettons une éternité à nous dégager de cet endroit mal pavé juste sous le vent.
Nous amarrons le bateau à minuit dans la marina Portus Karaly. Une grande nuit de repos nous attend.
Le lendemain nous trouvons rapidement un voilier pour réparer la déchirure du génois, remplacer les coulisseaux de GV explosés et j’en profite pour refaire le lazy-jack, repasser proprement les prises de ris, monter une prise neuve pour le guindeau, changer la batterie moteur. Olivier s’attaque au rangement et au nettoyage des coffres et des fonds du bateau.
Stéphane monte dans le mat changer l’ampoule de projecteur et refixer l’antenne VHF, puis nous réparons l’éclairage du compas.
Notre escale Sarde aura duré deux jours. Je repars plus confiant, hélas Olivier nous quitte. Sa déception est compréhensible, ça lui crève le cœur mais c’est plus sage.
Départ à 9 heures le vendredi 9 février, le ciel est clair, la mer bleue accueillante, l’atmosphère glaciale mais quel plaisir de retrouver le large.
Une route de 20 milles nous mènera au cap Spartivento. Croiser le long des côtes Est de l’île est un enchantement et un retour dans l’histoire grâce aux tours vénitiennes qui balisent les pointes. A 15 heures nous faisons cap au 270, un vent de 15 Nds nous pousse gentiment, tout est bien le capitaine et le matelot sont heureux, complices dans la même contemplation.
Le couchant viendra briser la mélodie de cette agréable journée.
Le ciel s’obscurcit, le vent frémit, Weather 4D nous avait prévenu mais pas si tôt, une nouvelle nuit d’enfer nous attend.
Au petit jour la mer est blanche nous étalons un vent de 30 à 35 Nds, nous avons abattu de 30°, dans l ‘après-midi nous sommes à 40 milles des côtes Algériennes.
Mon ami Justin m’a dit ne rien craindre des autorités Algériennes, mais nous ne sommes quand même pas rassurés surtout que le vent nous jette à la côte.
Vers 16 heures un navire militaire fait route sur nous.
1er contact VHF, nous ne comprenons rien,
2e contact en français cette fois, c’est un navire de l’OTAN qui surveille la zone à la recherche de trafiquants et de pirates !
Nous communiquons nos identités, tous les renseignements sur le bateau et notre destination.
Finalement l’officier nous demande de noter le n° de téléphone de leur PC. 0044 1923956574 et de signaler tout mouvement suspect.
Après leur intervention nous virons de bord, le vent ayant refusé, il est préférable de faire route au large, un bord pas favorable mais préférable.
La nuit se passe à remonter au près, alternant nos quarts de 3 heures, nous naviguons sous deux ris et un 3/4 de Génois, le vent est froid nous sommes couverts comme des alpinistes.
A chaque changement de quart le relevant a préparé du café ou une soupe, la première parole est une supplique en forme d’interrogation : – ça mollit ?
Le vent se calme enfin quand se profilent à l’horizon les îles des Baléares, nous hésitons à faire escale à Ibiza, nous sommes fatigués mais quand même le vent ce matin à viré au nord et Alicante est par le travers dans l’ouest à 90 milles. Les gribs de vent sont favorables, le soleil bien que pâle nous aide à prendre notre décision, nous continuons.
Apparaissent les premiers oiseaux depuis la Sardaigne, car à part quelques dauphins rien, un ciel vide, une mer vide, quelques cargos sont venus rompre notre solitude dans cette méditerranée hostile.
Vers midi le phare de Berberia bâti sur la pointe sud-ouest de l’île de Formentera apparaît dans la brume pluvieuse, la météo nous promet une route tranquille avec des vents portants jusqu’à 9 heures du matin, notre ETA est 6 heures, si les prévisions sont bonnes c’est très jouable.
Mais la méditerranée est vicieuse, son compagnon le vent du même gabarit et c’est sans prévenir qu’à 17 heures s’abattent sur nous 40 Nds en rafales dans une mer nerveuse blanchie à coup de déferlantes. En deux minutes nous affalons la GV et la saisissons sur la bôme, laissons un bout de toile sur l’avant et partons en fuite une nouvelle fois. L’intermède dure 4 heures, le bateau est submergé par les gerbes d’eau propulsées par l’étrave dans un ciel uniformément noir et bas.

Puis, sans doute fatigués, les éléments se calment, à l’horizon un soleil de sang incendie le ciel en embrasant d’énormes cumulus noirs, cette vision d’apocalypse est merveilleuse, irréelle voilà notre récompense.
Ensuite la descente le long de la côte espagnole illuminée nous conduit à Alicante, à 5heures du matin nous longeons l’immense digue du port puis la superbe esplanade protégée des fientes des oiseaux de mer par des cris de rapaces enregistrés, retransmis par hautparleurs toutes les 5 minutes. Pour un accueil c’est surprenant surtout en pleine nuit !
La ville d’Alicante est toujours aussi superbe. La nuit elle révèle toute sa splendeur quand la citadelle qui la domine dévoile sa puissante silhouette accentuée par un éclairage élaboré.
La forteresse surplombe la ville et le port, une très longue promenade carrelée fleurie et bordée d’immenses palmiers la sépare de la mer et révèle la douceur de vivre de cette cité accueillante.
Nous restons en escale deux jours, le temps de récupérer et de continuer la mise au point du bateau, Faire quelques vivres et l’achat d’une connexion électronique pour la radio cd car nous n’avions plus de musique, ce bateau condense énormément et les circuits électriques en souffrent et s’oxydent. La veille du départ mon super matelot m’offre un excellent dîner au restaurant dans un cadre magnifique de la vieille ville. Soirée sublime.
Jeudi 15 février, appareillage sous un soleil radieux, mer bleue, vent nul, baromètre 1030 millibars. Nous sommes dans l’œil de l’anticyclone, la route se fait au moteur jusqu’à 15 heures, puis un petit vent de sud-est nous permet d’envoyer les voiles.
Nous longeons une côte défigurée par la folie immobilière, une architecture verticale sans originalité borde la moindre plage de sable, la surexploitation de cette région sauvage est désolante.
Le cap Palos se signale de loin, son phare porte à 24 Milles la visibilité est excellente. La nuit est sereine mais le trafic intense, nous croisons tous les cargos qui contournent le cap Palos, en route sur Alicante ou Barcelone.
Pour éviter cette zone de circulation tendue, nous suivons une route directe sur Gibraltar bien à tribord et plutôt à terre.
Le vent est tombé vers 1heure du matin, nous étions par le travers de Carthagène.
Mise en route du moteur à 1300 t/mn, purge du joint d’arbre d’hélice, ferlage des voiles. C’est le temps de la lecture et de l’écriture bercés par le ronronnement sourd et lancinant du moteur.
La côte défile sur tribord en pointillés lumineux, à intervalle irrégulier un éclat plus puissant signale une pointe, une couleur verte et rouge l’entrée d’un port.
Tout ce monde de couleurs disparaîtra avec l’aube, un horizon embrasé de rayons orange et jaune viendra du ciel éteindre nos beaux réverbères.
Une seconde journée de moteur nous attend, la mer est toujours aussi plombée, quelques visites de dauphins viennent nous distraire et c’est le ronronnement « sourd et lancinant du moteur » qui nous incite à faire escale à Almérimar, d’autant que nos gribs nous annoncent un samedi sans le moindre souffle.
Je ne m’éternise pas sur ce grand port artificiel cerné par des barres de béton, une certaine vie s’y développe grâce à une société internationale de retraités venus du froid, mais l’atmosphère reste assez hivernale dans les rues et dans les cœurs.
Dimanche 18 février, appareillage à 10 heures. Nous souhaitons bonne route à nos voisins Belges, très enthousiastes, ils viennent d’acquérir « Rock Hopper of Lune » un ketch acier de 13 m bien costaud qui revient de son deuxième tour du monde, le look du bateau sent l’aventure et le grand voyage, ce que préparent nos amis.
Un bon vent de 15/17 Nds d’Est nous pousse gentiment au 245°, cap sur Gibraltar, nous faisons route avec deux autres voiliers, immense satisfaction de les semer aisément.
Hélas le vent tombe vers 15 heures, nous sommes à 86 milles de Gibraltar.
A17h45 nous réceptionnons un PAN PAN en provenance de radio Melila nous signalant une embarcation à la dérive au large des côtes Marocaines, nombre de personnes à bord non identifié, prière de veiller et de signaler tout bateau suspect.
Nous songeons à un bateau d’émigrés et intensifions la veille.
Le moteur à repris du service !!!
Le détroit de Gibraltar se fait sentir, la vigilance est de rigueur, à la VHF entre deux AVURNAVE les matelots philippins papotent sur le canal 16, dans leurs intonations et leurs rires transpirent la souffrance de leur solitude et leur éloignement.
Le soleil disparu, la nuit devient le théâtre d’une grande danse nocturne confuse. Au milieu de cette chorégraphie de feux blancs, rouges ou verts nous essayons de tracer notre route en priant pour que tout le monde respecte les règles de navigation.
Vers minuit moins le quart nous sommes obligés de nous dérouter, une cathédrale de lumières nous barre la route, un énorme pétrolier est en mouillage géostationnaire en attente d’ordre de mission.
Devant l’étrave une dizaine de dauphins nous dessinent des arabesques fluorescentes, ainsi va la nuit.
Le rocher de Gibraltar émerge au petit matin, enfin! Cette frontière imaginaire sur notre parcours marque à peu près le milieu du convoyage. Elle marque aussi la sortie de cet étranglement de 8.5 milles ou transitent la moitié des biens de consommation vers l’occident ainsi que les tonnes de pétrole nécessaires à notre énergie. L’endroit est dangereux, les courants sont violents et désordonnés.
Nous sommes en pleine marée montante, les contres courants favorables sont à terre, alors c’est à 7 Nds que nous admirons cette côte magnifique et sauvage qui nous mène vers Tarifa.
Dans la soirée un joli vent de nord nous permet d’allonger la route sous voile en direction de Lagos.
La nuit est magnifique, un halo de lumières délimite la côte sur tribord, quelques éclats intermittents nous servent de point de repère dans notre progression, sur bâbord les feux jaunes de la bouée d’atterrage du golfe de Cadix se perdent à l’horizon et là-haut des milliers d’étoiles veillent sur notre aventure. Le vent doux et iodé présage de notre futur passage en atlantique.
Il est 13 heures et je ne sais pas quoi faire à manger, Stéphane dort, il n’est pas difficile mais il mange comme un ogre. Je vais opter pour un pique-nique, la mer est calme, déjeuner dehors au soleil est un plaisir rare en février.
Les phares rouge et vert de l’entrée du port de Lagos sont difficiles à repérer tant les lumières de la ville sont éblouissantes, ce n’est qu’au pied du fanal vert que nous nous positionnons.
La remontée de l’embouchure de la Ribera de Bensafrim est une merveille. Une procession de palmiers « Phoenix des Canaries » nous mène tranquillement au ponton d’attente. La ville est silencieuse, ensommeillée, protégée par les formidables remparts de la vieille ville.
Pénétrer dans les entrailles d’une ville, en peine nuit …Je vous laisse rêver…
Ce matin nous avons eu la visite de Dame Josette venue nous accueillir. La gentillesse en personne, notre linge sale change de mains et nous retenons l’invitation à dîner pour ce soir.
Jeudi 22 février.
Quelques gouttes d’eau glacée me tombent sur le visage, la condensation dans ma cabine est importante, le réveil est garanti ! Je m’habille rapidement, prépare le café et les œufs à la coque, sors le miel, la confiture de cerise et la pâte d’arachide, petit luxe que je m’offre en bateau, cette dernière étant strictement interdite à la maison.
10 heures, appareillage, nous demandons par VHF canal 9 l’ouverture de la passerelle et embouquons le chenal. Sous les palmiers, Dame Josette nous fait des grands signes.
Nous quittons cette jolie ville fortifiée. Mer bleue, pas de vent, c’est au moteur que nous longeons la très belle côte de l’Algarve jusqu’au port de Sagres. Une suite de grandes falaises de grès fauve nous révèle de profondes balafres et de sombres grottes, cicatrices des grandes tempêtes hivernales.
Dans certaines, un phénomène de siphon transforme la houle en un geyser puissant, projetant un nuage impressionnant de vapeur d’eau à une hauteur très respectable.
Ce spectacle saisissant ne peut être vu et admiré que de la mer, nous sommes privilégiés.
Nous contournerons le Cap St Vincent à 13 heures, « le bout du monde civilisé » comme aimaient à le nommer les portugais (ils considéraient le reste du monde d’une bien drôle de manière). Construit pour affronter les plus violentes tempêtes de sud-ouest, le phare de São Vincente perché sur son promontoire, domine fièrement la mer à 84 mètres et projette son éclat blanc à 32 m/n toutes les 5 secondes.
La longue houle d’atlantique est bien là et j’ai le profond sentiment d’être bienvenu.
Ici la mer respire, elle est saine, pas de surprise, les coups de vent s’annoncent.
Sur la côte ouest le décor change du tout au tout. Les falaises de granite ont les pieds bien ancrés dans la mer, elles se tiennent droites, sombres et hautaines, bien décidées à défendre la moindre parcelle de terre face aux éléments.
Cette côte est austère et sauvage, il n’y a aucun refuge avant Sines, nous préférons prendre le large et mettre le cap sur les îles Berlingue au large de Peniche c’est à dire à cent six milles au nord, à parcourir dans des airs erratiques.
Vendredi 23 février, (anniversaire de Laura)
4 heures du matin, je prends mon quart. La température est plus douce, un petit vent de terre nous appuie doucement mais pas suffisamment pour éteindre le moteur.
Quelques dauphins communs jouent devant l’étrave projetant des gerbes d’eau fluorescente, à tribord le phare de Cabo Espichel nous signale la dernière pointe avant la baie de Bugio et l’entrée du Tage.
Nous avons parcouru 50 milles depuis le cap St Vincent, tiré un bord à terre pour attendre la petite bascule de vent, notre ETA au large du cap Cabo Raso est prévu à midi.
Le temps passe vite à interroger les étoiles. Hélas elles sont discrètes et gardent bien loin leurs secrets. Par le travers en amont du Tage un halo orange surplombe la ville de Lisbonne.
Enfin à 6h30 un vent soutenu d’est se lève avec l’aube, c’est de bon augure, nous pouvons enfin couper le moteur. Pour l’arrivée du soleil nous nous mettons le CD d’Alfa Blondy ‘Jérusalem’
Le café chauffe, la mer est belle, nous sommes heureux.
La matinée était trop belle. Vers 10 heures le bateau ralentit brusquement, nous venons de prendre une filière dans la quille ! Vite il faut relever notre ligne de traîne, puis amorcer un virement de bord. Tewa réagit doucement, nous sommes maintenant vent debout, aussitôt le cordage qui nous retient se libère, un pavillon surgit sur le côté bâbord, frôle la coque et s’éloigne.
Belle manœuvre, heureusement le filin n’est pas passé dans notre hélice.
La météo nous annonce des froids glacials sur la France mais nous c’est en bras de chemise que nous doublons les îles Berlingas, haut lieu de la piraterie sur la côte Portugaise.
Que ce soient les romains, les arabes, les vikings, les anglais ou les français, tous ont un jour élu refuge sur ce bout de terre situé à 5,6 milles de Péniche, l’objectif étant la route maritime de Lisbonne.
Ces petits îlots m’ont toujours surpris, quelques pêcheurs s’y accrochent et partagent leur quotidien avec des milliers d’oiseaux. Aujourd’hui il fait beau mais par mauvais temps les parages de ces îles sont lugubres et dangereux.
Je rage car le vent se fait attendre ; mais d’un autre côté je me considère comme très chanceux car la remontée des côtes portugaises puis espagnoles est un véritable enfer en hiver.
Le vent de NW pousse une mer houleuse et forte sur les hautes falaises, il n’y a que très peu d’abris aux entrées très exposées et dangereuses.
Pour le moment nous remontons tranquillement et c’est bien ainsi. Mais que c’est long !!
Depuis Lagos nous avons eu droit à des levers et des couchers de soleil magnifiques, une lune croissante qui éclaire nos longues et fraîches nuits de février, une mer fluorescente qui s’illumine à chaque coup d’étrave et nous révèle une activité mystérieuse dans les profondeurs océanes.
Le dernier mail de mon frère François me laisse sans espoir de revoir maman, et je décide de me rapprocher de la côte. La nouvelle tombe le samedi 24 février, alors nous nous détournons sur Vigo d’où je prendrai l’avion pour Nantes lundi.
Je quitte Vigo en bras de chemise et me retrouve transi de froid avec – 4° à l’aéroport de Nantes Atlantique. Est-ce le départ de maman qui refroidit nos cœurs et nos corps ?
Vendredi 2 mars, me voici de retour à Vigo. Je retrouve Stéphane à bord, le bateau est nickel, il s’est attaqué aux petits dysfonctionnements repérés pendant notre navigation vers le nord.
Les vivres sont faits pour cinq jours, il ne nous reste plus qu’à attendre une bonne fenêtre météo. Pour le moment le vent souffle en rafales à 30/40nds dans le port. La mer bouillonne, clapote et vient frapper la coque provoquant un tintamarre assourdissant. Il est préférable d’attendre.
Samedi 3 mars, Quelques éclaircies nous redonnent de l’espoir, le vent rageur s’est bien calmé et nos Gribs nous promettent une petite fenêtre de 48 heures, juste le temps de monter sur La Corogne.
Je fais un bon contrôle du bateau, Stéphane fait les derniers approvisionnements, pain frais et jus de fruit. Mise en route du moteur à 11heures, dernier arrêt au Gas-oil.
Cap sur la passe Nord des îles Cies, la sortie est mouvementée, un reste de la précédente perturbation draine un vent de SW, la baie de Vigo frissonne et nous gratifie de ses derniers embruns.
L’accalmie prévue vers 13 heures se fait attendre, nous décidons un mouillage sous l’île Del Norte à l’abri de la très belle forêt de pins maritimes qui recouvre ce bout de terre granitique et accidenté.
Les plages des îles Cies ont été élues plages de l’année 2017 par le New-York Time, le cadre est exceptionnel.
Mais un ciel perturbé continue d’envoyer de gros cumulus noirs, le vent ne mollit pas.
L’œil rivé sur les gribs nous étudions, supputons, nous lançons dans de belles théories et des calculs de route et de vitesse ; je suis vraiment hésitant.
D’un autre coté si nous avons vraiment cette fenêtre météo, nous pourrions doubler le cap Finisterre avant 1heure du matin, juste avant la bascule de vent et la dépression annoncée pour 2 heures du matin avec des vents de 40nds.
C’est un coup de poker que nous allons tenter en appareillant à 17h30. Le vent a molli, le ciel s’est éclairci à l’horizon.
Deux ris dans la GV et la moitié du génois, nous voilà au large de la baie d’Arosa sur une mer qui souffre encore des coups vent d’hier et d’avant-hier.
Une grosse houle de 4/6 mètres impressionnante nous chahute avant d’aller exploser sur cette côte majestueuse et dangereuse.
A la renverse de la marée un violent courant vient perturber la belle ordonnance de la houle provoquant un champ chaotique pénible et dangereux. La nuit venant nous décidons finalement d’une escale à Muros.
Nous sommes accueillis par la vedette des douanes à 22 heures, accompagnés au ponton nous avons le droit à une visite en règle mais conviviale.
Quelques sérieuses rafales et le grincement des amarres ne viendront pas troubler un grand sommeil réparateur.
Un dimanche d’hiver à Muros, un dimanche gris, pluvieux, des quais mouillés, glissants, des courants d’air s’engouffrent dans les arcades des vieilles ruelles, même les goélands frissonnent, alors quoi faire ?
La première chose est de rester dans son duvet bien au chaud, ensuite boire un café brûlant puis passer un coup d’œil prudent par l’écoutille.
A midi la faim nous pousse dehors, nous nous réfugions dans un bar à tapas, l’atmosphère y est chaude et accueillante, quelques familles de marins, endimanchées, sont attablées bruyamment, d’autres regardent avec animation le match du jour.
Un amoncellement d’assiettes s’accumule devant nous, revigorant vos deux naufragés.
Nous sommes très contents de ce petit intermède, rentrés au bateau nous consultons les gribs et décidons d’appareiller à deux heures du matin.
C’est simple, le vent mollit à minuit, le passage du Cap Finisterre se fera dans la pétole sur une mer se calmant puis les vents virent au NW 25 nds toute la journée du lundi, fraîchissant mardi au petit jour pour forcir toute la journée avec 30/35 nds puis mollissant à nouveau mercredi.
Forts de cette belle perspective nous sommes très optimistes sur la fin de notre dernière étape, la plus délicate à gérer.
Lundi 5 mars. 2 heures du matin
Tout est serein dans le petit port de Muros, les lumières orange du quai donnent aux maisons flanquées de bow-window un aspect de décor de théâtre.
La sortie de la baie de Muros est encore agitée, nous gardons le moteur jusqu’au phare de Monte Louro, laissons les roches Leixos sur tribord et abattons tranquillement cap au nord.
Maintenant la nuit est calme, la houle encore puissante pousse ses masses d’eau sur la côte, véritables feux d’artifice aux explosions sourdes.
Et soudain le voilà, nous l’attendons, nous l’espérons, nous le redoutons : le cap Finisterre
Feu à éclat 5secondes, hauteur 141mètres, portée 23 milles, nous le doublons au moteur et sincèrement je m’en fiche car quelle que soit la manière, il faut absolument franchir cette frontière à la réputation funeste.
Mardi 6 mars, anniversaire de Sullian.
Vers 1heure du matin les éclats du phare de la pointe d’Ortegal disparaissent doucement dans la nuit, nos regards s’accrochent une dernière fois à cette preuve d’humanité avant de nous enfoncer dans la grande solitude océane.
Nous avons passé sans difficulté la Costa Del Muerte, maintenant nous sommes engagés sur notre traversée du golfe de Gascogne et nos prévisions si belles s’avèrent moins agréables que prévu.
Difficile de faire demi-tour !
Une mer forte et creuse nous secoue dans tous les sens, régulièrement nous partons au lofe malgré le bout de torchon qui nous sert de voile d’avant.
Des grains puissants s’abattent sur nous, les haubans nous jouent une symphonie suraigüe.
Emmitouflés dans nos cirés nous gérons le mieux possible ce passage désagréable sachant que demain sera mieux. Gardons espoir.
Pour l’instant notre Sun Odissey 44 nous tient lieu de refuge, dehors les crêtes des vagues sont déchirées par de violentes rafales, la mousse qui s’en dégage vient décorer la surface de l’eau en de longues et larges stries blanches.
A la limite des eaux territoriales nous croisons deux palangriers espagnols à la cape, ils patientent avant la prochaine levée de leurs lignes. Je plains les marins d’êtres ainsi ballottés par cette mer démontée.
Notre traversée du Golfe s’annonce ardue.
Elle le fut ! Engoncés dans nos cirés nous veillons tour à tour sur notre voilier, chaque élément est gratifié d’un coup d’œil expert, surtout ne pas fatiguer le gréement et les voiles.
Les marins doivent aussi se réhydrater et se nourrir, debout dans le carré bien calés entre un dossier et la gazinière, nous empêchons le vol-plané de la cafetière et avalons nos bols de soupe en évitant d’en renverser les trois quarts. L’humidité règne dans les cabines, les draps sont humides, vive la plaisance !
Mercredi 7 (anniversaire de Louann) enfin, nous arrivons sur le plateau continental. C’est rassurant, nous sommes dans les eaux françaises et à portée de VHF des bateaux de l’île d’Yeu qui travaillent à l’accord. Nous avons le sentiment d’être arrivés mais hélas il nous reste encore une vingtaine d’heures avant la maison et c’est long.
10 heures du matin l’horizon est vide, les pêcheurs ont déserté les lieux, serait-ce un mauvais présage ?
J’attends avec impatience la diffusion du bulletin météo, il y a trois jours nos gribs espagnols nous annonçaient une détérioration pour la nuit de mercredi à jeudi.
J’espère que celle-ci s’est éloignée de notre route.
A la tombée de la nuit le phare de Belle île apparait dans un ciel de traine sale et mouvementé, mais quel soulagement. Nos pensées sont déjà à la maison, les visages aimés se bousculent, notre imagination s’enflamme.
Il est temps de mettre sac à terre.
Nous doublons le phare du port du Crouesty à 2 heures du matin, une surprise de taille nous attend,
Rémi dit ‘le vieux ‘nous réceptionne, joie des retrouvailles.
Tewa est amarré, la mission est accomplie.
Un immense merci à mon neveu Stéphane dont les qualités de marin doublées d’une culture impressionnante et d’une gentillesse à toute épreuve font de lui mon matelot préféré.
Le Grah-Niol
Le 9 03 2018
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