Echanges avec Gilles Pomeret

Gilles est secrétaire général à l’ambassade de France et chargé des entreprises françaises installées aux Seychelles.

Contrairement à l’ambassadeur surnommé « Bouledogue » Gilles est un homme cultivé, enthousiaste mettant tout en œuvre pour faciliter l’implantation et l’essor de nos PME au joli petit pays. Véritable intermédiaire entre nous et l’administration Seychelloise nous sympathisons rapidement.

Nos pique niques à Anse Royale ou Beauvallon, nos sorties en mer à la Digue ou l’ile au Cerfs ont scellé une véritable amitié, notre tristesse fut sincère lorsque Gilles et Yvi ont rapatrié St Malo où ils prennent une retraite très active.

Cette séparation n’occulta pas notre relation qui, par l’entremise d’internet, se transforma en correspondance passionnante. Nos échanges deviennent plus intimes, nous partageons des idées, des réflexions philosophiques, nous publions quelques poèmes dans la revue Sipay, revue littéraire seychelloise qui édite des poèmes, des contes et des nouvelles en français, en créole et en anglais. Un thème nous est donné chaque fois, exemple : la joie de vivre, la sagesse, le quai, le silence etc.

De retour en Bretagne nos échanges continuent, lors de mes nombreuses navigations je n’oublie jamais Gilles et Yvi, quelques mots sur une carte postale du pays traversé nous permettent de garder contact.

Un personnage important me lie à tout jamais à Gilles, c’est mon voilier Walsung. Gilles m’a mis en relation avec Mr et Madame Dally qui désiraient se séparer de leur voilier dont ils étaient éperdument amoureux. Mon ami ayant fait l’éloge de mes talents de marin et dit ma passion pour la mer, les propriétaires n’hésitèrent pas à me céder Walsung d’une façon très amicale.

J’hésite à griffer cette page blanche d’où s’échappe un silence profond, ma concentration s’égare dans ce vide incommensurable. Ce silence étouffant me culpabilise

Pourquoi ce trouble ? Comment d’écrire le silence de mort engendré par Little Boy sur Hiroshima, le gaz moutarde sur Sardacht et autres génocides. Qu’en est-il du silence de la femme battue, du malade condamné, du prisonnier isolé.

Capital du deuil et des larmes, réceptacle de toutes nos interrogations, ce silence est angoissant. 

Le vacarme de ce monde civilisé serait-il le moteur de notre société décadente. Les hurlements de nos dictateurs, les explosions meurtrières des canons, la clameur de tous les exclus, les décibels déversés sur les ondes, le sacro-saint journal télévisé vomissant les nouvelles de la planète sont les preuves bruyantes d’une humanité déroutée.

Bientôt les hommes dans leur folie dresseront des statues à la gloire de ce monstre assourdissant oubliant dans leur ignorance la vertu primordiale du silence.

Dans le silence où je vous invite il n’y a pas de compétition, ni vainqueur, ni vaincu, simplement un moment de trêve ou le regard se pose sur le monde, sans jugement puis doucement pénètre à l’intérieur de soi, redécouvrant la quiétude ou l’esprit enfin dompté s’apaise.

Notre attention ainsi décuplée, nous voici éblouie par tant de nouvelles perceptions, émerveillé par les possibilités infinies du silence.

Alors le silence sur tes lèvres frémissantes devient une invite à l’amour, seul capable de transcender le corps et l’esprit.

Hoëdic (mercredi 13 avril 2016)

Philippe Berteloot
Le Grah Niol

Chers amis

Vous me proposez un joli thème, disserter sur la frontière qui sépare les marins des hommes au risque de tomber du quai.

Cette passerelle vers la liberté ou la mort, fut et restera ce lieu mythique où ma vie se jouait en secret.

Se souvenir de l’endroit c’est évoquer l’espérance ou le désespoir, ce petit mot à la puissance prodigieuse reste le dernier dépositaire de nos sentiments.

Dans la joie des retrouvailles ou le chagrin des départs, il est le seul et unique témoin quant à l’horizon s’agitent les mouchoirs.

Dans les ténèbres, le quai illuminé de ses lumières orange, chasse nos peurs et nous invite là où les cicatrices du large se dissipent sous les caresses, les sirènes de la nuit rodent sur les pierres luisantes de ce no man’s land et te guettent.

Embarcadère vers la gloire ou le déclin, ce lieu légendaire, gardien discret de notre histoire reste le pays incontesté de mon inspiration.

Pierre angulaire de mes écrits, c’est le passage secret qui mène à mon imaginaire.

Cap’tain Philou.

Cher Gilles

A qui puis je confier mes états d’âme si ce n’est qu’à toi

Essayant de pacifier mon esprit ce matin, j’ai soudain réalisé que j’abordais cet hiver avec beaucoup moins d’appréhension que les années précédentes.

En approfondissant cette réflexion j’en ai compris la raison. Ce qui m’effrayait autrefois et que j’ai toujours refusé est hélas advenue, le poids des années œuvre doucement sur mon corps.

Mais aujourd’hui je réaliste et j’accepte.

J’accepte de ne plus courir après mes rêves les plus insensés, les entreprises extravagantes, je consentis à  ne plus me prendre pour un héros.

Vaste programme pour mon orgueil, mes désirs, mon impatience et beaucoup de travail en perspective!

Accepter mais ne pas renoncer. Ouvrir un autre chemin et s’investir dans une voie différente, faire route avec un esprit reposé, développer un calme mental, oublier les défis physiques ne plus se noyer dans la bravade.

Arrêter de vivre dans l’illusion, rester présent.

Tu me rappelais l’autre jour mes déprimes hivernales, c’est ce souvenir qui m’est revenue, cette inquiétude a disparue.

Voilà une petite dissertation que j’avais envie de partager avec toi.

Je vous espère tout le deux en pleine forme.

Amitiés

Philou

Il est des lectures passionnantes et instructives qui racontent l’histoire de notre pays et ses habitants.

C’est le cas des deux derniers cahiers (disons plus sérieusement volumes) du journal de Maurice Garçon « Un des plus grands avocats de son temps »

Maurice Garçon a écrit régulièrement les évènements dont il a été témoin ou protagoniste de 1912 à 1939 et de 1939 à 1945.

Tout au long de ces pages rédigées quotidiennement, il nous fait part de ces réflexions sur l’état d’esprit de la société française et des jeux politiques avant, pendant et après les deux guerres.

Dans ces pages nous voyons apparaître les grandes figures de ces périodes troublées, riches en scandales, qu’elles soient politiques, militaires, mafieuses ou bien ingénieuses telles que Saint exupery et bien d’autres inventeurs (automobile, aviation, téléphone) qui ont marqué ces périodes. Ces jugements sur les hommes et la société sont particulièrement sévères, il s’avère un conservateur frileux sur l’évolution de notre pays

A la lecture de ses cahiers je ne peux que constater que l’homme ne retient rien de ses erreurs.

Ces deux volumes sont vraiment captivants et je ne peux que te les conseiller.

Très amicalement

PH

   Maurice Garçon

De l’académie française

Journal 1912-1939

1939 -1945

Cher Gilles

Il y a trois jours la tempête Ciaran a débarqué sur la côte à plus 150 km/h abandonnant derrière elle un paysage dévasté.

Ce matin de gros cumulus encombrent le ciel, déchargeant par intermittence des averses denses, le vent qui les accompagne n’a de cesse de balayer la terre.

Ce coup de vent précoce a brisé l’atmosphère d’été indien qui nous enchantait depuis quelques semaines.

Les premiers à subir cette colère automnale furent les grands cyprès qui embellissent notre colline, usées par le temps quelques branches maîtresses furent fauchées par des rafales à plus 180 km/h. C’est un amas de feuilles et d’épines de pins qui leur firent office de linceul.

Quelques routes furent interdites, les écoles ont fermé leurs portes et nous nous sommes calfeutrés dans nos maisons.

Comme mes vieux arbres je n’ai plus la jeunesse et l’énergie pour endosser ces contre temps, moi qui ne rêve que de soleil et de ciel bleu, me voilà bien en peine.

Nos habitudes furent chamboulées, nos projets abandonnés, une seule préoccupation m’a tenu en alerte, Walsung.

Le savoir au port était rassurant mais pas suffisant alors, équipé d’un ciré, luttant contre les éléments déchaînés, je suis descendu sur le quai.

Le plan d’eau bouillonnait sous les bourrasques, le rugissement du vent dans les gréements et le battement des drisses sur les mats était assourdissant.

Dans cette atmosphère de fin du monde, Walsung tenait bon, bien amarré, bien protégé, il étalait avec courage cette dépression violente.

Voilà je vais laisser les gros cumulus encombrer le ciel et me replonger dans les romans de Peter May (La trilogie écossaise)

Chers amis, je vous espère en bonne santé.

 Amitiés

Hello Gilles

Ton inquiétude pour ma santé me touche et cette pensée me sera précieuse pour cette longue journée qui s’annonce.
Mon moral est bien bas, cette chute inattendue, imbécile, dangereuse m’affecte physiquement également, rien de vital n’est atteint mais quelques vertiges me dérangent dans certain changement de position, et mes vertèbres accusent le coup.
Abattu en plein vol, je suis choqué, blessé, handicapé mes idées s’envolent dans des contrées bien sombres. Je me croyais fort ! quelle prétention !.
Voilà la situation, la tempête est violente, le bateau prend l’eau, le moteur tourne au ralenti, le capitaine a perdu de sa superbe et ressasse la situation sans réponse.
Heureusement dans ce coup de vent de force 9, le baromètre remonte doucement, une accalmie pointe à l’horizon et le calme revient doucement grâce à l’écriture.
Le charabia qui couvre mes feuilles blanches agit comme une dose de morphine et m’ouvre une belle échappatoire aux heures sombres et douloureuses qui sont miennes.


Si je te dresse un tableau un peu sombre c’est que je ne peux retenir ma plume de dramatiser ou d’enjoliver les évènements, j’aime triturer les mots, malaxer les phrases afin d’exprimer mes pensées enfouies au fond de mon cœur, revenues au grand jour elles me permettent une réflexion plus aboutie.
Parlons d’autre chose, Bernard Croguennec m’a envoyé le récit de son chemin de Compostelle, j’en fus sincèrement touché c’est aussi une prouesse physique admirable…
Mais quelle conclusion pessimiste !!, l’as-tu reçu.
Voilà, heureusement je vais de temps en temps me confier à Walsung toujours prompt à me remonter le moral et me prédire des jours ensoleillés
Je vous espère tous les deux en pleine forme.
Amitiés
Cap’tain Philou

Frère de sang de notre légendaire Surcouf

Cher Gilles

Je ne suis pas l’ambassadeur et ne prétend pas rivaliser avec lui.

N’ayant ni son prestige ni sa culture ce serait vraiment ridicule de ma part car l’éloge qu’il t’a consacré il y a quelques jours mérite notre admiration.

J’aimerai simplement souligner l’homme que tu représentes pour Laurence et moi et aussi j’en suis sûr pour tous les Français installés aux Seychelles.

Ton arrivée à l’ambassade en 2008 nous a profondément soulagés, tu as changé l’image que nous avions de cette administration lointaine et un peu hautaine, tu as toujours été soucieux des expatriés Français et bien sur des Seychellois.

Ton éternel sourire au service d’un dynamisme et d’une énergie à couper le souffle nous a rassurés, réconfortés.

Nous avons tous apprécié la générosité et la grandeur de cœur que tu as mis sans compter au service des autres, constamment disponible, inlassablement à l’écoute, tu étais toujours prêt à résoudre n’importe quelle difficulté.

Par tes compétences, ton attitude joviale empreinte d’une grande simplicité tu représentes l’exemple même des administrateurs dont la France a besoin.

J’associe bien évidement à ces compliments Yvi qui je le sais, avec son charme, sa belle intelligence, sa vivacité d’esprit restera dans nos souvenirs ton plus fidèle soutien,

Chers amis nous sommes très affectés par votre départ mais l’avenir nous réserve bien des surprises.

Alors n’oubliez pas : la Bretagne est un beau pays.

Venez y faire escale nous serons fiers de vous y accueillir et vous faire découvrir les merveilles envoûtantes de notre sublime Golfe du Morbihan, terre de légende où le réel s’évanouit dans nos rêveries océanes

                                                                                                          Cap’tain Philou

                                                                                                          Seychelles 14/10/2010

En mer

Comment parler des émotions ressenties quand seul au large, je me retrouve confronté face à moi-même.

Captivé, par la découverte d’un monde nouveau, enthousiasmé par cette immensité sans limite, le bonheur est la première émotion qui m’envahi.

A la satisfaction d’avoir larguer les amarres, de se sentir le maitre du monde vient s’additionner    l’orgueil de l’homme capable d’affronter l’inconnu, l’océan et ses caprices.

Doucement cette euphorie s’estompe quand le regard s’efforce d’accrocher la ligne d’horizon seul repère éphémère et illusoire dans cet univers mouvant, dépouillé, désertique. Rien, rien que le vide sidéral du ciel bleu et de l’espace infinie qui m’entoure.

Alors je prends conscience de ma solitude.

Un autre univers s’ouvre, un monde intérieur envahie par le déferlement des pensées, subterfuge inconscient pour se rassurer, pour essayer de reconstruire un monde bien balisé, sans surprise ou le temps a une durée, ou les distances sont perceptible.

Hélas quoi de plus fugace qu’une pensée, quoi de plus dangereux que leur déferlement ininterrompu, entrainant l’imaginaire dans une succession d’émotions incontrôlables

Une fois calmé ce moment de trouble mon esprit s’apaise, je suis serein, une paix indicible m’envahit, un sentiment de liberté pointe doucement ne sachant comment s’exprimer.

La liberté, est-ce l’autonomie, l’indépendance, la disponibilité, me voilà à nouveau agressé par une pensée plus élaborée

Libre par rapport à quoi, aux contraintes familiales ? sociétales ? la liberté serait-elle sœur jumelle de l’égoïsme ? est-ce être libre d’être captif d’une coque de noix exposé aux intempéries ? pourquoi ce plaisir d’être là ? et malgré tout pourquoi ce sentiment de liberté ?

Être libre c’est assumer ses choix, le grand large me procure ce sentiment de liberté, assumant des contraintes que je connais et maitrise, cette sensation nait de la symbiose avec les éléments et l’inconnu sans limite, la liberté est-elle le fondement du bonheur ?

Cher Gilles je te passe la barre, « à vous le soin » comme nous disons dans la marine.

Bon weekend

Philippe


Merci cher Philou de me faire partager un peu l’intimité de ta pensée … et le défi que tu lances est de taille.

Tu fais partie de ceux qui, au bout de quelques heures, quelques jours de navigation ne sont plus sur la mer : ils sont la mer. Ce sont ceux-là qui peuvent sans doute affirmer de manière légitime « Homme libre toujours tu chériras la mer » ! … Un homme libre est un homme qui n’obéit qu’à lui-même et paradoxalement, j’ai le sentiment que les hommes de la mer lui obéissent. Mais lorsque tu deviens la mer, tu n’obéis plus qu’à toi-même : n’est-ce pas cela la liberté absolue ?

La mer ne te conduit plus vers une forme de vérité : la mer est la vérité même ; et la libération n’est plus au bout de la navigation, elle est la navigation.

Où est ta part de liberté dans ce chemin ? Si la mer n’était plus ton principe libérateur, elle n’existerait plus pour toi car c’est justement obéir à la mer, et donc à toi-même, qui te donne ta liberté. C’est là que tu te libères de toutes tes contraintes internes pour avancer sur le chemin de la liberté lors d’une démarche intime. En suivant la voie de la mer, tu te dépouilles des contraintes qui rendent plus difficiles l’accession à des modes supérieurs de pensée.

La conscience d’homme libre ne donne en fait que des obligations. Mais la démarche est librement consentie : c’est Ta Liberté. L’acceptation du risque fait de toi un homme libre. Ce n’est pas de l’asservissement car la Liberté c’est le pouvoir de dire « oui » : admettre sa faiblesse, accepter sa condition, se livrer sans retenue à la mer, accomplir son destin, prendre possession de soi-même. La liberté n’est pas le libre arbitre !

Amitiés

Hello Gilles

Cette journée sera à marquer d’une croix.

Je me sentais mortifié de t’avoir embarqué de si bonne heure, un samedi matin dans des réflexions philosophiques. Le besoin de partager mes interrogations m’a fait oublier toutes formes de politesses.

A marquer d’une croix parce que tu m’ouvres une voie que je dois travailler.

Cette expérience très forte et très personnelle est difficilement partageable, sauf avec un descendant de Surcouf, Cap’tain Gilles !

Cette liberté que tu décris bien, (je sens le marin en toi), et que je ne percevais pas, peux t’elle être utile à mes proches ?

Peut-elle m’éloigner des réalités et de mes engagements ?

Comment l’utiliser pour rendre cet acquis positif au quotidien ?

C’est un peu comme être le dépositaire d’un secret, un secret ne se divulgue pas et peu facilement t’éloigner, t’isoler des autres

Bon ne t’inquiètes pas tout va bien, approfondir avec toi ce genre de question me ravis et m’est utile.

Bien à toi

Philippe

Tu surévalues BCP mes modestes capacités, mais je suis malgré tout heureux de participer à mon échelle à ton travail intérieur.

De toute évidence, vu de l’extérieur, ton besoin de liberté ne nuit pas à ta vie sociale et familiale, bien au contraire. Il permet de mieux te connaître et il me semble que tu ne peux pas allez vers les autres utilement si tu ne te connais pas d’abord : le « connais-toi toi-même » de Socrate …

Excellent week-end à toi et a Laurence

Gilles Pommeret

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