CARNET DE BORD DU VOILIER SACHA
Octobre, Novembre, Décembre 2008
Atlantique – Méditerranée – Mer Rouge – Golf d’Aden – Océan Indien – Seychelles
Jeudi 25 septembre 2008
Me voici dans l’avion avec Elvis. Nous avons quitté Victoria ce matin en route pour la Bretagne d’où nous devons appareiller pour convoyer un catamaran Nautitech 47 « Sacha », un Lagoon 440 « Marclotin’s », un Mahé 36 « Léandre », et un Lavezzi 40.
Je ne sais pas vraiment ce qui va se passer.
Avant-hier j’ai reçu à Eden Island Marina l’attaché à la défense, le Commandant Christophe Levivier qui dirige les forces armées dans la zone sud de l’océan Indien.
Il était présent aux Seychelles pour essayer de négocier avec les thoniers la reprise de la pêche dans des zones moins dangereuses que les eaux Somaliennes.
Il y a une semaine le thonier Dreneck s’est fait attaquer au lance roquette à 250 milles au large de la Somalie.
La flotte des 40 thoniers senneurs a relâché à Victoria pendant une semaine réclamant l’intervention du gouvernement Français.
Il y a deux semaines le voilier « Carré D’as » s’est fait attaquer par des pirates par 12°35’N et 49°27’ E et a été dérouté sur Eij le fief de la piraterie Somalienne.
Leur agression s’est bien terminée, l’armée Française est intervenue avant que les passagers
(un homme et une femme) soient débarqués à terre, 6 pirates ont été fait prisonniers et un tué.
Lors de la libération des otages du Ponant la marine avait fait 4 prisonniers.
Hier soir, Fabien, un ami convoyeur de catamaran en escale à Djibouti m’a téléphoné, il est bloqué en attente de jours meilleurs. Depuis le début de la semaine il y a eu 13 attaques dont trois réussies.
Il m’a annoncé une situation très tendue et une volonté de revanche de la part des pirates Somaliens décidés à « couper la tête » à tous les européens en transit dans le Golfe d’Aden jusqu’à la libération de leurs compatriotes.
Voilà la situation. Du côté Bretagne les catamarans ont été financés, les remboursements courent à partir du jour où nous en prenons possession, certains sont loués pour le mois de janvier aux Seychelles, il me faut deux mois pour rejoindre Mahé par Suez, la Mer Rouge, le Golfe d’Aden et l’océan Indien.
Telles sont mes réflexions lorsque que nous nous posons à Paris, nous avons une demi heure de retard. Bien sur notre TVG ne nous a pas attendus.
Entre l’aéroport de Mahé et Roissy Charles de Gaulle le contraste est édifiant, la foule, les volumes, le bruit et les distances. En essayant de trouver le départ des navettes pour la gare Montparnasse nous nous perdons au terminal B2. Elvis qui quitte son île pour la première fois est totalement azimuté.
La fatigue nous tiraille et c’est devant un verre de bière que nous prenons la décision de prévenir de notre retard.
27 septembre
Aujourd’hui samedi je passe au bureau de Crouesty Location. C’est un plaisir de retrouver Catherine, nous avons travaillé ensemble pendant 13 ans.
C’est jour de départs, sur les pontons l’ambiance est sympa, une dizaine de bateaux appareillent, il fait beau et le WE promet d’être réussi.
Je vais faire un tour de port et visiter les bateaux qui doivent partir aux Seychelles. Le Mahé 36 et le Lagoon 440 sont en cours d’armement avec Jeff William un skipper Seychellois arrivé avant nous.
Le port du Crouesty est un bel endroit mais hélas la population n’est plus toute jeune, il y manque cette jeunesse tourbillonnante des Seychelles, ses regards joyeux et accueillants qui sont notre quotidien dans les îles.
Ce matin nous avons appris qu’un cargo Russe s’est fait pirater avec une cargaison de tanks et de matériel militaire ; il y a 21 marins retenus en otages ! Cela fait plus de 200 prisonniers en Somalie. Le soir au journal télévisé le Ponant annonce son retour aux Seychelles, il se fera accompagner par l’armée pour le passage du Golfe d’Aden, les choses bougent.
29 septembre
Après le petit déjeuner pris en famille, Malick l’aîné de mes petits enfants s’en va avec sa classe visiter la forêt de Brocéliande et s’initier aux mystères de la légende du roi Arthur.
Aujourd’hui le port est plutôt inactif, mais Philippe Thomas le skipper du Mahé et son équipier m’attendent avec impatience, la météo se dégrade et ils aimeraient appareiller en début d’après midi. Nous contrôlons minutieusement le bateau et l’équipement de sécurité, nous établissons ensemble leur route et mettons au point nos communications après avoir vérifié le bon fonctionnement des appareils. Nous préparons le dossier pour l’administration Seychelloise et je donne mon feu vert.
Ma matinée se passe au bureau à préparer le convoyage, téléphoner et prendre quelques RDV.
A 14h Léandre appareille, ultime arrêt à la pompe à gasoil et le voilà en mer,
L’après midi je vais contrôler notre matériel au hangar, et donne quartier libre à Elvis qui va faire quelques achats à Vannes avec Jean Luc.
30 septembre
Aujourd’hui j’ai retrouvé Dean Mellon, le 3e équipier seychellois, donc mon équipe est au complet. Nous chargeons le camion du matériel préparé au local et chez Yachting Equipement, et nous prenons la route vers Lorient pour aller prendre possession de notre Nautitech 47 au chantier Atlanteck.
Le temps a changé, gris et pluvieux, un vrai temps d’octobre. Nous trouvons le bateau amarré à la base sous-marine, au centre de voile Tabarly. Rachel la responsable du chantier nous accueille et, pendant que les gars débarquent et rangent le matériel, je commence la réception du bateau. Je me rends compte que mes coups de gueule n’ont pas été vains, le bateau est superbe. Toutes les modifications que j’avais demandées ont été faites, ils ont mis un soin particulier à nous faire un bateau bien fini et propre.
Avec notre voilier Sylvain Pellissier, nous gréons la grande voile et le solent pendant que le chantier reprend les quelques modifications que j’ai demandées.
Rachel nous offre à déjeuner au restaurant de la base sous-marine, le lieu où se retrouvent tous les voileux du centre Tabarly. Mon après midi se passe en prise en main du bateau, contrôles et essais avec tous les corps de métiers : mécanicien, électricien, menuisier et stratifieur puis nous nous rendons au bureau pour les règlements administratifs. En fin d’après midi nous rentrons sur le Crouesty.
1er octobre
Aujourd’hui c’est le grand jour, François nous a ramenés à Lorient
Nous déjeunons à Kernevel et rapidement nous appareillons. Le temps s’améliore mais le vent est fort, rapidement le bateau prend de la vitesse, il est puissant et ne tape pas trop, nous sommes allure portante et la mer est belle.
A la sortie de Lorient nous sommes contactés par la tour de contrôle car les militaires font des exercices de tirs au large de port Louis (vont-ils nous accompagner à Aden ?)
Ils nous demandent de laisser à l’est un point au large des Pierres Noires, ça ne nous détourne pas beaucoup, nous faisons une moyenne de 10Nds le bateau réagit bien c’est hyper sympa.
Sacha est un vrai TVG, si tout était prêt nous partirions dès maintenant. En route, nous croisons les bateaux de Crouesty Location qui remontent sur Lorient pour la régate AG2R.
Ils en bavent car ils sont vent debout.
Pour nous c’est un régal, deux heures après notre départ nous sommes à la pointe des Poulains sur Belle Île, nous longeons cette superbe côte jusqu’au Palais et lorsque nous empannons pour embouquer le passage du Beniguet, un petit rayon de soleil arrive à point nommé pour nous illuminer l’anse du Beniguet et les falaises de Houat. Nous arrivons au Crouesty à 6h30 frais comme des gardons et heureux de notre voilier. Je suis content d’avoir le bateau au Crouesty l’armement sera plus simple.
2 octobre 08
Nous avons commencé par gréer nos mouillages, changer l’ancre principale, monter une patte d’oie, mettre en place une sécurité de chaîne, grimper en tête de mat pour poser un réflecteur radar, contrôler les feux. Graisser les gongs de toutes les portes, fixer la montre et le baromètre, assurer toutes les manilles.
Nous chargeons l’avitaillement pour 2mois, rangé, emballé, coincé, et faisons les pleins d’eau et de gasoil. Ce fut une journée froide et nuageuse entrecoupée de petites éclaircies, J’ai eu au téléphone Philippe Thomas, ils ont bien dégolfé et sont au cap Finistère, leur balise tracking est en panne et nous essayons de réparer en contact avec le fournisseur.
Le skipper du Lavezzi qui devait également faire partie du convoi est arrivé hier soir, il espère appareiller rapidement mais la météo n’est pas belle. Finalement à la vue des derniers évènements dans le golfe d’Aden, le propriétaire déclare forfait.
9 Octobre 2008 – Appareillage
L’iridium sonne, nous avons appareillé depuis une heure environ, que se passe t’il ?
« Allo ! Philippe ? C’est Dominique Caillé, je suis désolé de reprendre contact avec toi dans de telles circonstances mais la situation dans le Golfe est dangereuse, il serait préférable d’attendre ou de mettre tes bateaux sur cargo. Je t’assure que je ferai tout pour te venir en aide, mais mon devoir est de te mettre en garde ».
Je n’ai pas eu de contact avec Dominique depuis mon passage à Toulon. Nous nous étions rencontrés aux Seychelles, il commandait un aviso sur lequel nous avions passé une soirée merveilleuse, depuis il est à l’état Major à Paris, donc très au courant de l’activité des pirates et des mouvements de la marine Française sur zone. Voilà un coup de téléphone que j’aurais préférer ne pas recevoir ! Mais je sais que la pression et le stress ne me lâcheront pas tant que je n’aurais pas passé Socotra, c’est ainsi.
14 octobre 2008
39°26’460’’ 9°25’70’’
Ce matin nous avons doublé les îles Berlingue au large du cap Carvoeiro sans les voir. Un brouillard à couper au couteau est tombé à 5h3O, nous avons réduit la vitesse à 3Nds et j’ai mis deux gars en veille. Tant pis pour les îles.
Cette superbe pointe rocheuse, véritable éperon sur la côte Portugaise rectiligne, protège le port de Péniche des tempêtes océanes. Le port de Péniche est un des ports de pêche les plus importants du Portugal et je n’aimerai pas me retrouver en route collision avec cette armada de navires de pêche plein gaz. J’avais choisi cette route à terre car je gardais un souvenir étonné de ces petites îles granitiques, sauvages et désolées où les rares habitants se partagent ces cailloux escarpés avec les milliers d’oiseaux de mer qui y nichent.
La mer est grise/argent et le ciel n’existe pas. Un caseyeur portugais sorti du néant est venu nous croiser à tribord, quatre marins étaient derrière à boëter des palangres, tandis que le patron en pull de laine et salopette de cirée jaune, le corps à moitié passé par la fenêtre de sa passerelle, nous saluait avec de grands signes de la main.
Je n’ai pas écrit depuis notre départ du Crouesty ; pas l’envie et surtout besoin de me retrouver au calme avec mon équipage, respirer le grand large, et ne plus avoir cette pression inévitable des grands départs, des visites et des avis plus ou moins sérieux sur les dangers de notre expédition.
L’escale de Bayonna nous fait du bien, elle nous a permis de contrôler les bateaux et remédier aux imperfections.
Nous avons appris à mieux nous connaître durant cette halte Espagnole et nous voilà entrés de plein pied dans cette aventure. Mon équipage est un peu hétéroclite mais que voulez vous j’apprécie la diversité des hommes. Je pense profondément que nous nous apportons mutuellement quelque chose, l’origine, la culture, l’expérience des uns enrichissent toujours celle des autres et l’espace réduit d’un bateau apporte cette intimité propice aux échanges et aux confidences.
Nous sommes embarqués sur un catamaran de 47 pieds construit par le chantier Atlantech à Lorient. Dean Mellon est mon second Seychellois, appelé Capitaine Fracasse tant il fait tomber les filles par son charme et sa grande gentillesse. Sa compétence est solide, sa joie de vivre contagieuse et sa cuisine délicieuse. Elvis : « P’tit Prince », le plus jeune, Seychellois timide, discret, toujours prêt à agir, c’est un garçon avide d’apprendre, il a abandonné un voyage à Singapour avec son amie pour embarquer.
Jean Baptiste familièrement appeler Maître, grand lama en devenir, a pris le bateau pour un ashram et s’impose une pratique sérieuse et régulière sous le regard surpris et étonné du reste de l’équipage.
Le cap’tain : moi-même, pas grand-chose à dire si non que je cours toujours les mers en quête de……… ?
Voici donc les personnages de cette aventure, embarqués sur le voilier Sacha en routent vers les Seychelles. Nous ne sommes pas seuls, nous faisons route avec, « Marclotin’s » un Lagoon 440 et un Mahé 36, « Léandre » que nous poursuivons. Le Mahé beaucoup plus petit que nous a appareillé il y a 15 jours, il est actuellement stoppé en Algérie faute de vent, avec à bord Philippe Thomas et son équipier. Le Lagoon fait route de conserve avec nous, à bord un équipage de trois marins, Gérard le skipper conseillé par mon frère Alain, Dominique un ami du skipper et Jeff William le second, même tempérament que Dean. Les trois Seychellois embarqués sont des skippers avec qui je travaille très régulièrement aux Seychelles et se sont des garçons fiables.
Notre vie à bord s’organise tout doucement, le rythme des grandes traversées s’installe insensiblement, sans un mot, chacun conscient de sa place et de ses responsabilités. Nous souffrons du manque de vent, et la conduite du bateau s’apparente plus à une conduite d’autobus ! Je n’ai jamais vu d’anticyclone aussi large, il recouvre l’atlantique des côtes Marocaines au sud de la Loire, nous faisons du moteur depuis Belle Ile avec une interruption de 12h sous voile, depuis nous avançons à 6nds au moteur en intervertissant bâbord et tribord toutes les 6heures pour soulager la mécanique et économiser le gasoil.
Le brouillard s’est dissipé vers 11h, une petite brise l’a remplacé et aussitôt les spis sont envoyés sur les deux bateaux, jaune fluo pour nous, rouge cerise pour Marclotin’s. Enfin ! Quel silence, quelle sérénité. Aux jeux impressionnants des dauphins qui nous accompagnent se mélange le murmure de l’eau sur nos deux coques. Les polaires et les bottes retrouvent leur place dans les cabines, le sud nous appartient déjà.
15 octobre 2008
Vitesse 9 Nds, spi et grand-voile haute, nous laissons derrière nous Marclotin’s et sur bâbord l’entrée du Tage. Bien sûr j’aimerais remonter l’estuaire pour m’amarrer au quai de Belém puis ensuite me perdre dans les rues étroites de l’Alfama, m’asseoir à une terrasse et passer la nuit à écouter les « mornas » mélancoliques et regarder les filles danser au son du fado. Mais bientôt voilà les fumées du complexe pétrolier de Sines.
Mes souvenirs se perdent en ces temps où la révolution se faisait avec des roses, Laurence et moi jeunes mariés avaient échoué sur la plage de Sines à la suite d’une aventure trop longue à raconter ici mais à l’époque ce petit village de pêcheurs accueillit avec grand cœur les naufragés que nous étions.
Le vent mollit vers minuit et c’est au moteur que nous approcherons des falaises du Cap St Vincent. Le phare du bout du monde « civilisé » émerge d’une légère brume matinale, les falaises vertigineuses de l’Alentejo se découpent en ombres chinoises sur une aube orangée. Nous passons au pied de cette pointe mythique et c’est en levant la tête que nous admirons ce phare de 84m de haut au-dessus de la mer.
Perché sur les petites plateformes rocheuses, des pêcheurs audacieux et téméraires lancent leur fil à plus de 50 mètres de haut vers la mer. Nous nous saluons à grands coups de « Bon dia » et voilà, à 7h du matin nous virons à bâbord cap au 112° direction Gibraltar.
18 octobre 2008
Cela fait trois jours que je ne n’ai pas écrit, mais les évènements d’une escale si courte sont ponctués de rebondissements et d’inattendus, je n’en garderai pas de bons souvenirs. Gibraltar est devenue une épave naufragée au bout de l’Europe, visité par des milliers de touristes anglais en mal de colonie.
12 milles en amont nous avons embouqué le passage de Tarifa qui nous offre sa cité aux allures Marocaine, la beauté et la puissance de sa citadelle, véritable gardienne des fureurs atlantiques. Car ici nous quittons l’océan Atlantique, ses oiseaux, ses odeurs et ses fureurs.
A Tarifa nous touchons les eaux méditerranéennes au tempérament lascif, sensuel et capricieux. Il n’empêche que l’arrivée sur ce caillou est un spectacle assez émouvant. Au pied du « Rocher », les dizaines de cargos à l’ancre en attente de fret ressemblent à s’y méprendre aux gardes de sa majesté. Une ambiance très British envahit les ruelles de cette vieille citadelle. La rigidité anglaise nous fait perdre beaucoup de temps en formalités. C’est sans regret que nous appareillons le 17 octobre à 17h cap sur l’Orient et ses mystères.
19 octobre 2008
Une nuit, une journée, une autre nuit, il n’y a rien de folichon à sortir de ce vaste entonnoir formé par les côtes Espagnoles et Marocaines se rejoignant à Gibraltar, surtout par vent faible d’ouest, mais la raison nous ordonne de naviguer à la voile coûte que coûte, économie de gasoil oblige. Heureusement nous avons les gribs de vent que Laurence nous envoie tous les trois jours, cela me permet d’anticiper et de choisir la route là mieux adaptée à nos bateaux qui, il faut bien l’avouer, ne sont pas des voiliers de régate. Sans les cartes météo j’aurais navigué au plus près des côtes Espagnoles, comme d’habitude, mais aujourd’hui grâce au kit data connecter sur mon iridium, j’ai des prévisions à cinq jours et je sais que nous allons toucher des vents de SSE le long des côtes Marocaines. Du moins je l’espère…
Cette nuit nous avons croisé la petite île espagnole d’Alboran, objet de tant de convoitise de la part des Marocains. Y aurait-il dans l’air une petite revanche à prendre sur Tanger et Ceuta ?
Des nouvelles de l’équipage ? Tout va bien, les journées s’écoulent doucement partagées entre les quarts, la lecture, la musique, les repas, le repos et les discussions philosophiques.
Depuis notre entrée en méditerranée nous n’avons pas pêché. Le cuistot n’est pas ravi contrairement à notre grand maître JB heureux de protéger toute forme de vie.
Le trafic est intense et nous devons rester très concentrés pendant la veille. Hier soir j’ai contacté Oran radio pour avoir confirmation des prévisions météo, c’était très sympa, ça m’a changé des discussions VHF en anglais. L’opérateur semblait vraiment tranquille, précis et très aimable.
Aujourd’hui fut une journée à rebondissements.
Ce matin nous avons pêché un thon rouge d’environ 15kilos, un beau poisson qui va enfin varier nos repas. Vers 10h, le groupe d’eau sous pression est tombé en panne. Bien sûr, les pompes que j’avais en stock ne correspondaient pas, alors après avoir contacté Gérard par VHF, je lui ai transmis ma position et demandé de démonter la pompe de lavage du Lagoon 440 que je savais être du même modèle. Abordage en haute mer, échange de matériel contre du thon frais et remise en place de la nouvelle pompe sur notre circuit d’eau douce. OUF ça fonctionne, il faut en prévoir une à la prochaine escale.
Dans l’après-midi j’ai constaté que la connexion Skyfile ne fonctionnait plus, c’était vraiment stressant car depuis le départ j’ai tellement pris l’habitude de garder contact avec l’extérieur que je me sentais perdu. Alors j’ai entrepris de grandes manœuvres informatiques qui m’ont tenu à la table à carte jusqu’à ce soir. Il fallait réinitialiser Skyfile sans perdre la connexion GPS. En fin de journée pour tester mon travail et contrôler l’iridium j’ai appelé Laurence, ouf ! La transmission fonctionne. Hélas elle m’a appris qu’il y avait eu des problèmes avec Aline et Louann aux Seychelles et j’en suis malade, comme quoi il y a du bon et du mauvais dans toutes choses.
J’ai décidé de m’avancer un peu plus cette nuit au moteur, le vent est trop irrégulier, trop faible et nos manœuvres sous voile ne nous font pas beaucoup progresser. Dean et Elvis qui aiment bien être ensemble font le premier quart de 9h à 1h ensuite Jean Baptiste de 1h à 2h et moi de 2 h à 4 h mais le rythme varie en fonction de l’humeur de chacun, par exemple ce matin Dean devait me réveiller a 3h mais à 6h j’étais tjrs dans ma bannette !!
22 octobre 2008
La monotonie de ces derniers jours, l’impression de nous traîner lamentablement ne m’a pas encouragé à écrire, le ronronnement du moteur me fait l’effet d’un somnifère puissant. Un ciel uniformément bleu, une mer de plomb avec pour seule trace de vie une pollution effarante, me démoralisent. Nous traversons le long des côtes algériennes des zones très polluées, il flotte à la surface toutes sortes de déchets ménagers et industriels. Vivement les Seychelles !
Enfin ce matin à 3h nous avons touché du vent de SSW 20 Nds, Sacha se secoue, dévoile sa garde robe et part comme une flèche vers Bizerte. Waypoint : Malou, 37°24 et 8°38 et oui je donne les prénoms de mes petits enfants à mes waypoint, une manière pour moi de penser à eux. Hier c’était Maïna et avant, les garçons Malick et Louann ; ça fait sourire mon équipage.
Le Kit data qui me permet rester en contact avec la terre est une arme à double tranchant. Les grandes traversées sont pour moi une manière de déconnecter avec le quotidien, ces moments privilégiés qui ne sont pas donnés à tout le monde me permettent de faire le vide, de réfléchir ou tout simplement de réaliser mes rêves d’aventures, de me transformer, de me ‘grandir’.
Les nouvelles technologies, iridium, kit data, logiciel de navigation nous facilitent la vie en mer mais nous font perdre aussi une certaine réceptivité par rapport à notre environnement : la mer, le ciel, le vent, les nuages, qui faisaient de nous des vrais marins. Le Kit data est un rappel à l’ordre, une aussière qui amarre le marin à terre. Mais aussi grâce à cette technologie je peux rester en contact avec ceux que j’aime, envoyer des nouvelles, recevoir la météo, et préparer mes escales.
Grâce à Internet je suis entré en contact avec les relations de François à Bizerte et je peux tranquillement préparer notre arrivée en Tunisie. Il semble qu’il y ait beaucoup de démarches administratives, douane, santé, immigration, police mais je pense également que nous serons bien reçus. Les échanges que j’ai en témoignent.
Ce soir nous avons doublé l’île de La Galite située à 60 milles de Bizerte. Elle baigne dans une mer noire qui reflète les éclats orangers du soleil couchant, un ciel d’orage sombre zébré d’éclairs nous accueille en Tunisie mais tant pis, nous voyons la fin de notre calvaire, car s’il y eu du vent cette nuit, il est retombé au lever du jour. Nous faisons route avec deux gros cargos sur tribord à peu près à la même vitesse et au même cap. Nous quittons les côtes Algériennes, la frontière n’est plus très loin, Je n’aurais jamais imaginé naviguer le long de ces trois pays d’Afrique du Nord, Maroc, Algérie, Tunisie. Les montagnes Kabyles au lever du jour, éclairées par un soleil timide me laisseront un souvenir inoubliable.
La dépression qui s’est formée sur les Baléares nous a donné du vent de SSE, donc des vents de terre, alors nous recueillons à bord quelques oiseaux égarés en mer, fatigués, assoiffés. Notre maître JB pris d’une grande compassion pour ces petits êtres s’est mis en tête de les sauver, ce qui s’avère une opération ardue et souvent impossible. Apeurés, affolés les oiseaux s’envolent, tournent autour du bateau, manquent de se noyer, se reposent et souvent meurent d’épuisement s’ils ne se font pas attraper par les goélands. A dîner nous avons du thon pêché cet après-midi. Dean et Elvis les deux cuisiniers du bord et amateurs de bonne cuisine comme d’ailleurs tous les Seychellois, opèrent avec un talent, une imagination et une bonne humeur inégalée.
22 octobre 2008, Bizerte
Place forte au nord de la Tunisie, position stratégique pour le contrôle du trafic maritime en méditerranée, longtemps occupée par les Français, Bizerte est notre première escale Africaine. Quel dépaysement, si proche de la France et si éloignée. Nous sommes reçus comme des hôtes de marque grâce aux relations tunisiennes de François. Les formalités seront rapidement faites, arrivées à minuit les autorités du port étaient accompagnées de la police des frontières et le lendemain matin à 8h le transitaire s’occupait de la douane et de l’avitaillement.
Voilà le mail adressé à François le lendemain.
Fréro
Hé ben dis-moi, qu’est-ce que tu leur as fait? Accueil royal, défilé de personnages hauts en couleur, tous plus empressés les uns que les autres pour nous être agréable, même Taieb et Ezzedine sont venus avec une camionnette pour que nous puissions faire nos vivres. Nous n’avons pas encore visité la ville car le bateau nous a occupé toute la matinée.
Nous avons encore retrouvé de l’eau dans le gasoil du moteur tribord, il n’y a que lui sur les 4 moteurs qui fait cela, je pense que cela vient de Lorient.
Tout est OK de la tête de mât à la quille, même les inox ont été faits.
En tout cas tu peux envoyer un mail à tes amis tunisiens pour leur accueil et puis ils sont tellement passionnés par leur future marina que je me laisserais volontiers embarquer dans une nouvelle aventure, même Mooring a posé des jalons.
Bref ne rêvons pas trop…Mais la vie a l’air plutôt cool ici, à suivre !!
Bises Ph.
Bien sur la propreté n’est pas de mise mais la gentillesse des gens et leur chaleur affectueuse pour les Français est étonnante, les Tunisiens ne sont pas introvertis, ils engagent facilement la conversation et sont prêts à vous aider quoiqu’il arrive.
Le marché installé au pied de la vieille ville est une explosion de couleurs de cris et de rires. Près du vieux port c’est le rassemblement de tous les marchands de la région, le reflet d’une agriculture riche et variée, on y trouve également de tout, poissons, épices, viandes, vanneries, et une myriade de petits étalages encombrés d’un bric-à-brac des plus divers, l’ensemble débordant largement sur les trottoirs des rues environnantes.
Tout de suite nous avons adopté le café Le Pacha pour point de rencontre lors de nos visites en ville. Ce lieu est un bâtiment extraordinaire tout en céramiques bleues et blanches, agencé avec des petites alcôves qui permettent plus d’intimité à la clientèle. Situé sur les quais du vieux port vénitien, c’est le meilleur endroit pour admirer la médina sur la gauche, la vieille ville sur la droite et bien sûr le mouvement des sardiniers qui viennent débarquer leur pêche à deux pas du marché.
Le soleil d‘octobre un peu pale s’amuse, son jeu d’ombres et de lumières embellit l’architecture un peu rigide des maisons. Sur les terrasses et dans les rues claquent au vent les drapeaux rouges tunisiens en l’honneur du président Ben Ali, venu fêter le 15 octobre les martyrs de l’indépendance, c’est Bizerte la rouge !
Hier à 17h à près avoir fait notre clearance, nous appareillons vers Malte vent de bout toujours dans une mer ……casse bateau. Au revoir Bizerte et merci pour ton accueil.
26 octobre 08
C’est toujours avec jubilation que je reprends la mer, je sais que le vent ne nous est pas favorable, mais le sentiment de liberté que me procure un appareillage vers l’inconnu est puissant, il envahit mon corps et mon esprit d’une réelle émotion, d’un bonheur presque parfait. Les pleins sont faits, les vivres frais également, les fruits exotiques ont remplacé nos pommes et nos poires, et le carré embaume d’odeurs puissantes, sucrées, ensoleillées.
Le jour tombe vite sur la côte Tunisienne, déjà le phare du cap Bon nous envoie ses messages d’adieu, Sacha s’enfonce dans une nuit noire sur une mer agitée et hostile, le vent d’ESE est froid, l’humidité me glace, Dean et Elvis prennent le premier quart, je m’enfonce dans ma couchette.
Au petit matin le soleil est blême, la mer, couleur ardoise a son humeur des mauvais jours, le vent, mon ennemi personnel s’efforce à me contrarier, le trafic est intense et nous distrait de ces quarts longs et silencieux au pays de nulle part. Malte nous accueille sous un déluge d’eau et de vent, le ciel est noir, l’orage gronde, les éclairs s’abattent à quelques centaines de mètres du bateau en explosion et gerbes d’eau, le vent nous rafale a 40nds.
C’est ahurissant et inquiétant, je relève le cap et coupe toute l’électronique, la visibilité est nulle et c’est en aveugle que nous longeons la côte.
Sur le canal 16, la radio demande à tous les navires de porter assistance à un bateau de clandestins en perdition, mais sa position est beaucoup trop éloignée pour nous dérouter. En entrant dans le port de La Valette nous croisons un navire de guerre faisant cap sur zone.
Nous sommes dimanche et la capitainerie du port de plaisance est fermée, le port est saturé et nous avons beaucoup de difficultés à trouver deux places pour nos bateaux. En désespoir de cause ce sera au fond d’un bassin puant, le long de la route qui mène à la vieille ville, que nous nous mettrons cul à quai. Adieu tranquillité, j’ai l’impression que tout le trafic automobile passe sur l’arrière de Sacha. Nous invitons l’équipage de Marclotin’s à prendre l’apéritif, Dean, Jeff et Elvis nous préparent un repas dont ils ont le secret et nous dînons tous ensemble.
Ce matin petites courses, hier soir JB a été en repérage, il semble que nous soyons très éloignés du centre et des magasins.
27 octobre 2008 – Escale à Malte
La majestueuse ville de La Valette, riche d’une histoire fabuleuse et de monuments imposants, est une très belle et très intéressante escale sur notre route vers les Seychelles. Il faudrait y passer trois ou quatre jours accompagnés d’un guide pour y découvrir ses secrets dans des conditions optimales.
Je laisse le soin à d’autres plus érudits de la décrire, Gérard, Dominique et moi y avons déambulé toute une après-midi, petit guide touristique en main, fascinés par l’architecture solennelle de l’auberge de Castille, de la cathédrale St jean ou du palais du Grand Maître. Nous avons rêvé devant les fortifications du fort Saint –Elme et de fort Saint-Ange. Nous nous sommes noyés dans la foule des touristes flânant dans Republic Street.
Le travail réalisé par les chevaliers de Malte et les Maltais pour fortifier leur ville est ahurissant et ne laisse pas indifférent, nous sommes vraiment très impressionnés et promettons d’y revenir plus tranquillement.
Ce matin nous constatons que le vent a tourné comme le prévoyaient les gribs de vent que Laurence m’envoie. Enfin ! Si cela se confirme nous rejoindrons la Crète en quatre jours. Pendant que les skippers vont à la police faire la clearance des bateaux, Dean et JB se concentrent sur les ultimes vérifications, Elvis prépare le repas de midi, l’appareillage est prévu à 13h. A l’heure dite nous larguons les amarres, les deux bateaux se dirigent doucement vers le petit caboteur bleu au milieu de la rade qui fait office de station essence. Nous complétons les cuves de Sacha et quittons Malte à bonne allure sous un ciel bleu, heureux de voir que les vents portants et moi sommes devenus les meilleurs amis du monde. Nous nous éloignons doucement du fort de Saint-Elme, la vue est magnifique.
Emergeant au-dessus des murs d’enceintes nous distinguons les clochers de pierres blondes, les dômes verts de gris et les toits en terrasses de la ville de La valette s’activant sans crainte derrière ses fortifications colossales.
30 Octobre 2008
Les deux bateaux font route ensemble jusqu’au soir, les gros cargos, les portes conteneurs et autres pétroliers en attente au mouillage à une dizaine de milles de Malte nous obligent à quelques slaloms et beaucoup de vigilance. Le crépuscule va nous séparer inéluctablement, le vent qui fraîchit achève le divorce, chacun dans la nuit navigue vers son destin, seul.
Au petit matin nous sommes le centre du monde, l’aube nous annonce la venue d’Apollon sur son char de feu, le vent s’est rallié à notre aventure, la mer s’ébroue vigoureusement au sortir de la nuit. Sacha règne en maître sur sa planète liquide, sur toute cette étendue pas une âme qui vive, à la vitesse de 9/10neuds nous voguons à la poursuite de cet horizon qui s’esquive inlassablement. Le vent de SSE a viré au S alors c’est le moment d’infléchir notre route, adieu la Crète, cap sur Port Saïd.
Assis à ma table à carte, j’écris ce petit carnet de route au rythme des éclats de rires d’Elvis et Dean qui se remémorent leurs années scolaires, leurs histoires que je ne comprends pas se terminent en crise de rires qui me laissent deviner des souvenirs pendables.
31 Octobre 2008
Ma VHF est tombée en panne, j’appelle Marclotin’s avec l’iridium pour lui transmettre notre position et lui dire que je ralentis pour l’attendre. Ils ont pris 24milles de retard pendant la journée du 30 et cette nuit. Le ciel est bleu le vent doux et la mer turquoise nous fait des clins d’œil argentés, «et si nous nous baignions ? » Aussitôt une grande aussière sur laquelle nous fixons une défense est amarrée sur le taquet arrière, l’échelle de bain baissée, JB et moi plongeons dans la mer Méditerranée.
Délicieuse, la mer est parfaite, juste fraîche pour nous dégourdir, pas assez pour nous refroidir, c’est la première fois depuis trois ans que je me baigne en Europe, s’est vous dire le courage qui m’habite, j’en suis assez fier et pour récompense je m’installe au soleil un livre pour compagnon. Je suis ravi d’avoir embarqué une bibliothèque importante, merci à ma sœur Yveline qui a contribué avec beaucoup de pertinence à la garnir d’un choix passionnant. Eole faisant défaut, la lecture est le seul palliatif qui convienne à ces longues journées monotones.
Les deux bateaux naviguent de conserve sur une eau parfaitement plate, le terme approprié est « de plomb » les rares nuages s’y reflètent comme dans un miroir, nos voilures s’y déforment à l’infini, au bon vouloir des ondulations paresseuses.
Les nouvelles envoyées par Laurence sont catastrophiques elle nous annonce une « pétole de la mort » jusqu’à Port Saïd. Depuis la Bretagne nous n’avons eu que quatre jours de vent sur trois semaines de navigation. J’enrage…. Moi qui me faisais un plaisir de convoyer ce bateau réputé pour sa vélocité et sa rapidité. J’espère que la mer Rouge sera plus accueillante et plus conciliante pour les voileux que nous sommes.
Ce matin j’ai eu le plaisir d’avoir un grand coup de téléphone de mon frère François, il était enchanté du « Mille Sabords », Sullian avait déjà vendu deux bateaux neufs. Quant à Laura qui y travaille également, elle dirigeait d’une main de maître son équipe d’hôtesses. François, Marine et Laura s’envolent pour les Seychelles juste après le salon.
Aujourd’hui à midi nous avons ralenti les bateaux et tout le monde s’est baigné, la mer était d’un bleu roi profond et presque bonne (pour moi) Ensuite les deux patrons sont restés à bord de Sacha boire l’apéro tandis que les équipages se réunissaient sur Marclotin’s pour faire de même.
3 novembre 2008
Ce soir nous sommes à 31° Est, vers 5h de l’après-midi, le jour s’est évanoui rapidement, nos horaires sont un peu chamboulés. La lune est rousse, très belle et très proche, sur tribord, la côte nous est signalée par le balai multicolore des feux rouges, verts et blancs des chalutiers en pêche, plus au large sur bâbord les cargos convergent tous vers le même way-point que nous. Ce soir il nous reste 60 milles avant l’entrée de Port Saïd, la vigilance sera renforcée car nous ne faisons pas le poids devant les mastodontes qui nous croisent. Nous sentons la fin de notre « calvaire » méditerranéen, nous n’avons pas eu de vent, il nous a fallu faire preuve de patience. Au matin, le soleil se lève exactement dans l’axe du bateau, sa grosse sphère orangée s’extirpe péniblement des draps cotonneux qui l’on câlinée et d’un coup se hisse dans un ciel de porcelaine. Sous ces latitudes nous passons en quelques minutes, d’une aurore évanescente et timide à une lumineuse journée.
Les quelques heures à venir sont les meilleures, douces, fraîches, réparatrices car dans pas longtemps notre ami l’astre solaire se fera un plaisir sadique à nous bombarder de ses flèches incandescentes. Du plus petit au plus grand c’est la quête éperdue d’un coin d’ombre, le corps s’alourdit, le geste devient lent et épuisant, la soif nous tarabuste, la vie joue sa survie.
Après avoir embouqué le chenal qui mène au port, et nous être amarrés, c’est dans ces conditions inhumaines que l’équipage de Sacha se lance dans le contrôle complet du bateau. Dean et moi à la mécanique, JB et Elvis à la propreté du pont, de l’intérieur, des fonds, des filtres, chacun fera sa cabine, sa salle de bain, et ensemble nous ferons les inox.
Durant cette première moitié du parcours Sacha à bien tenu le coup, je retrouve les mêmes problèmes que sur les autres bateaux Nautitech, à savoir : les pompes de mauvaise qualité, et un montage électrique des plus sommaires, une finition pas toujours à la hauteur.
Nous voilà en Egypte, côté formalités, c’est n’importe quoi et tout s’obtient à coup de bakchich. Douane, santé, émigration, jauge, pilotes, la corruption ici est un système qui fait force de loi. Faut-il encore connaître les règles car à ce jeu le summum de l’art est de sauver les apparences.
Petit conseil aux futurs skippers.
Dès l’arrivée à port Saïd, à environ deux milles avant le chenal, vous devez la jouer réglo et vous signaler, sur le canal 12 de votre VHF.
Nom du bateau, provenance, nombre de passagers, nationalité, tonnage, là vous minimisez le tonnage du bateau, l’opérateur vous demande de rester sur le canal 12 du port contrôle.
Plus tard quand vous êtes dans le chenal, l’opérateur vous rappelle et vous demande d’être prêt à embarquer le pilote (obligatoire pour les voiliers depuis deux ans)
OK, na pas problème my friend, over !! vous continuez à avancer à 5 Nds en vous demandant ou sont donc ces fameux pilotes.
Et tout d’un coup, à l’entrée du port, mouillée bien au calme, voilà leur vedette, bon, nous faisons savoir que nous les attendons mais d’un signe de la main, ils nous montrent la darse que nous avions vue devant nous, à 500 m de notre étrave et à grand renfort de cris ils nous réclament des T shirts « Marine Cat Sey » !! Dommage nous ne comprenons pas l’égyptien !
Surtout d’éviter les éternelles palabres.
Nous amarrons Sacha cul à quai dans le bassin de l’ancien Yacht club de l’époque coloniale et sans tarder voilà Saïd le beau-frère de Félix notre transitaire. Il est 10h du matin et Saïd est déjà raide défoncé, il parait que le hashish est très bon en Egypte. Avec lui c’est simple, on remplit ensemble les divers papiers et sans émotion aucune, discrètement, vous lui glissez un billet de 50€ dans ses documents, 20 € pour les douanes, 20€ pour l’immigration et 10 pour lui, ravi il vous promet que tout sera réglé dans la matinée. Ensuite vous avez affaire au jaugeur car pour naviguer dans le canal de Suez il faut jauger nos frêles esquifs, nous risquerions de faire de l’ombre aux super tankers. Un monsieur très bien arrive, « Welcome sir », le sir s’installe dans le carré, sort un vague bout de papier et commence son cinéma, longueur, largeur, tirant d’eau, combien de cabines, grandeur des cabines !!? Là vous restez perplexe mais il faut bien comprendre que toutes ses questions n’ont qu’un but c’est de vous entraîner dans un endroit discret du bateau alors vous proposez au monsieur d’aller les mesurer. Banco !! Trop ravi de s’éloigner un peu, vous le suivez avec le billet de 20€ que vous avez préparé et mine de rien vous lui glissez dans la main. C’est bon, le cœur tranquille la figure réjouie, notre opportun signe le certificat. Demain nous aurons affaire aux pilotes du canal et en conséquence nous avons prévu deux cartouches de cigarettes de contrebande et deux revues pornos.
Nous ne pouvons rester que deux jours à Port Saïd, c’est à Ismaïlia que nous attendrons Rémi et Claude, faute de pouvoir faire le convoyage en entier ils se joignent à nous pour faire une partie du canal de Suez et le nord de la mer Rouge jusqu’ à Port Galib.
J’attends avec impatience leur arrivée, un nouvel ordinateur, deux pompes d’eau sous pression, une bouteille de Whisky et une bouteille de Ricard.
Notre rythme va s’en trouver bouleversé (!?), mais nous allons vivre cet amical embarquement comme une belle récréation avant d’attaquer le sud et ses mystères, avant de retrouver les fantômes de Rimbaud, d’Henry de Monfreid et ses pirates.
7 novembre 2008
La nuit dans la darse de Port Saïd n’est pas des plus confortables. Le vent s’y engouffre rabattant les bruits de la centrale électrique qui dessert toutes les installations techniques, l’éclairage et le balisage du canal. Le ressac des bateaux montant et descendant nous secoue sans cesse faisant grincer les amarres.
Nous sommes heureux de pouvoir appareiller sur Ismaïlia demain matin, le départ est prévu entre 9 et 10h, l’équipage est debout de bonne heure, le moral est au beau fixe, l’humeur chantante.
Quand, vers 10h 30 Félix notre transitaire vient nous annoncer la fermeture du canal au profit d’un bâtiment de guerre américain, la NAVI craignant les terroristes, monnayent pour eux seuls la totalité de cet espace international, la sécurité y est doublée, la surveillance aérienne assurée par hélicoptère et les pilotes normalement obligatoires refusés. « Contre mauvaise fortune faisons bon cœur » alors d’un commun accord nous organisons un grand barbecue sur la pelouse du yacht club, puis dans la soirée accompagnée de Jean Baptiste je retourne en ville pour téléphoner à Laurence et envoyer quelques mails dans un cybercafé.
Le lendemain vers 9h Félix débarque sur le quai et m’annonce que le virement servant à payer le passage du canal n’est pas arrivé, mais il nous autorise à appareiller pour Ismaïlia. D’ici là tout le monde espère que l’affaire sera réglée.
Avec nous il y a deux catamarans Israéliens et une goélette immatriculée à Malte.
Dès la sortie de Port Saïd la magie commence, l’extraordinaire ouvrage nous fascine,
L’image de Ferdinand de Lesseps hante l’esprit, l’imagination s’enflamme à la seule pensée du travail titanesque réalisé, de la peine et de la sueur des milliers d’hommes qui ont contribué à sa réalisation, les supers conteneurs ou les énormes tankers qui empruntent ce pharamineux canal est le plus bel hommage qui puisse leur être rendu. Après l’admiration, c’est l’étrange mariage de l’eau, du sable et du soleil qui vous ensorcelle, la symbiose de ces trois éléments, la désolation du paysage, vous entraînent dans une profonde et puissante méditation, c’est la tranquille arrivée à Ismaïlia qui mettra fin au charme de cette première traversée. Nous amarrons le Sacha au quai du Yacht Club et la dure réalité vous poignarde sans crier gare « Capt’ain et mon bakchich ! »
Je suis inquiet car le virement bancaire qui doit payer mon passage n’est toujours pas arrivé, Félix a gardé les actes de Francisation des bateaux, nous sommes samedi, et je me vois mal attendre jusqu’à lundi un hypothétique départ sur Suez. Mes craintes sont vites dissipées et nous obtenons l’autorisation de transfert sur Suez. Nos invités sont là tous en forme, Remi et Claude à bord de Sacha et Betty Séjourné à bord de Marclotin’s, son bateau.
Dans l’après-midi je reçois un second coup de téléphone de mon ami Dominique Caillé, il me rappelle les mises en garde de l’amirauté et la situation de plus en plus tendue dans le Golfe d’Aden, l’arrivée de la mousson de NE facilite l’activité des pirates.
« La Marine a adressé au Conseil national supérieur de la plaisance (M. d’Aboville) des recommandations et qui sont relayées sur internet. Contact pris également ce jour avec la cellule de coordination européenne qui s’occupe des affaires de piraterie. Je pense enfin avoir l’OPS d’Alindien demain au téléphone, lequel devrait me confirmer ce que j’ai déjà appris : accompagnements en nombre extrêmement restreints, à 14 Nds et réservés à quelques navires de commerce identifiés (sensibilité cargaison, …). En clair, très faible fraction du trafic ciblé et rien pour les voiliers dont la traversée du Golfe d’Aden est jugée en ce moment particulièrement dangereuse (y compris le long des côtes yéménites où se concentrent la majorité des attaques actuelles) et donc vivement déconseillée ! Les choses progressent assez rapidement (augmentation de nations contributrices) mais ne devraient pas à court terme changer fondamentalement la donne. » Dominique est au courant des pressions de la fédération des industries du nautisme pour nous obtenir un accompagnement militaire mais me confirme qu’il y a peu d’espoir.
Un pétrolier de 300 000 T le « Syrius » vient de se faire pirater, une première dans les annales de la piraterie. J’avais réussi à évacuer mon stress, je ressors de cette discussion de 20mn perplexe, je réunis les équipages, leur fais part de la situation, leur confirme que je veux convoyer les bateaux aux Seychelles et que nous aviserons en temps voulu à Aden.
La seconde partie du canal est beaucoup plus attrayante, nous traversons l’immense lac Biter Lake et les rives sont beaucoup plus sauvages, de grands travaux de dragage sont en cours le long de la rive gauche avant Suez. Notre deuxième pilote est sympa mais malgré notre accord négocié ce matin avant le départ d’Ismaïlia pour son bakchich, il me demande bien sûr un peu plus et je dois rajouter un T shirt. Ce genre de discussions gâche vraiment le voyage car par ailleurs les Egyptiens sont vraiment adorables et serviables. Nous passons la nuit à Suez au mouillage en face du petit yacht club.
10 novembre 2008
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Départ 10h, Karhkarh (le responsable du plan d’eau) vient débarquer Rémi et JB désireux de jeter un coup d’œil à la vieille ville de Suez. J’ai bien insisté sur l’heure d’appareillage et mes deux loustiques seront ponctuels, bravo.
Nous faisons le plein d’eau au petit appontement, transférons 400 litres de Gasoil dans les tanks, Dean monte en tête de mât pour régler la girouette anémomètre et nous profitons du tuyau d’eau pour rincer le pont et le cockpit. Adieu le canal, les palabres et les incertitudes. Nous embouquons le chenal au moteur, le trafic est intense, nous subissons un fort courant de travers qui rend la navigation dangereuse. La baie de Suez est plus belle que lors de mon dernier passage, la visibilité est bonne, nous passons près des chantiers navals, deux cargos sont au sec sur un énorme dock flottant, les torchères au fond de la baie sont en activité et parfument l’atmosphère d’une épaisse odeur de pétrole.
Aujourd’hui nous avons rendez-vous avec le vent, Laurence m’a annoncé des vents portants 15/20N Nds, et déjà ils s’annoncent à la sortie du chenal. Envoie de spi, Sacha accélère à 9/10Nds sans effort, nous voilà sur l’autoroute, la mer est belle et mes amis sont heureux.
La nuit fut très agitée, les vents ont bien fraîchi et nous sommes dans le rail descendant, poursuivis puis rattrapés par des mastodontes lancés à plus 20Nds sur une route bordée de plateformes pétrolières mal signalées et quelquefois abandonnées.
Lors d’un empannage violent la retenue de bôme a cassé, nous avons tordu deux pieds de chandeliers et cassé le linteau de bois qui saisit les bidons de gasoil sur bâbord. Au petit matin je décide de faire cap à terre pour passer à l’intérieur de l’île Shaquer, au sud du golfe de Suez, la mer est moins agitée et nous ne rallongeons pas notre route. Nous devinons un dédale de petites îles minérales et désertiques érodées par le vent, protégées par une barrière de corail. Parfois le long d’une plage déserte se cache un bateau de plongeurs venus découvrir le reef et les spots fabuleux que nous ne verrons pas.
Il nous faut une nouvelle nuit pour arriver en face de Port Galib, le vent est mauvais, la passe dangereuse et étroite, un voilier allemand est couché sur le reef, sa grande voile encore déroulée, c’est poignant. Nous apprendrons qu’il a voulu entrer en panne de moteur malgré les mises en gardes du port contrôle. Port Ghalib est méconnaissable. Lors de mon passage fin 2005, le port était en chantier, les appartements du béton, l’environnement minéral et désertique.
Aujourd’hui, le port est superbe et fonctionnel, les services sont impeccables, le personnel serviable et discret. Cette escale sera courte et sans les problèmes de petites corruptions du canal. Port Galib a choisi la probité pour se démarquer des autres, bravo, ça n’empêche, que je ne me ferai jamais au côté concentrationnaire de ces stations à l’architecture mauresque stylisée. Le soir nous invitons à dîner un couple qui rentre en Europe après un tour du monde en 8ans à bord d’un ketch acier de 14m. Ce sont des Suisses, Stephan et Sabina, calmes, sereins, ils nous racontent avec passion quelques escales dans des îles encore paradisiaques. Cette nuit, nous avons tous rêvé d’aventures en soleillées, voici leur site : http://www.sy-samira.ch
Jeudi 13 Novembre
Ce matin Marinette, Rémi et Jean Bapt nous quittent, j’ai le cœur serré, car vraiment maintenant nous attaquons la partie dangereuse de notre convoyage, leur présence avait transformée notre navigation en croisière s’amuse ! Adieu donc et bon voyage en Egypte.
Nous avons appareillé à 16h après avoir attendu durant 4h nos visas de sortie. La mer est belle, plutôt formée, les vents NNW 20 Nds, nous établissons un ris, Sacha sprinte à 9Nds avec des surfs à 13Nds, le pied. La descente de la mer Rouge est longue, c’est une route en solitaire, tous les cargos se sont éparpillés, plus un oiseau, quelques rares dauphins nous accompagnent un temps avec un air triste et hautain. Nos seuls compagnons de route sont les astres, d’une ponctualité de roi, tous nos amis sont chaque soir fidèles à notre rendez-vous nocturne. Alors dans l’intimité de la nuit devant ses admirateurs impatients, la lune sans pudeur, nous dévoile tous les soirs un peu d’elle-même dans un effeuillage cosmique magique.
Puis l’imagination vagabonde entre ciel et mer essayant de répondre au mystère de ce monde, car devant tant de beauté, face à cette immensité, il semble que l’homme, infime particule de ce tout, s’illusionne sur son pouvoir et court à sa perte, pourquoi ? L’égoïsme, l’orgueil, l’ignorance et la peur. Voilà un des sujets de discussions qui nous occupent tous les trois des heures entières.
Pour l’instant les vents sont avec nous et je redoute la bascule, j’espère qu’elle se produira le plus tard possible.
16 Novembre 2008
Nous sommes par 19° 39’ N et 38° ‘40 E
Ce matin les vents nous abandonnent. Ils tournent progressivement au NNE puis vont passer à l’E et ensuite au SE. Nous allons attaquer la partie la plus pénible de la route, vent de bout jusqu’à Aden. La mer est encore calme mais dans les jours à venir elle va grossir. Je vais me rapprocher de l’Erythrée pour avoir une mer moins formée. Le vent est chaud maintenant et j’espère que nous n’aurons pas de calme plat avant le SE comme la dernière fois, la chaleur était insupportable et même les bains en mer ne servaient qu’à nous déshydrater. Nous devrions arriver à Aden dans 4 jours, Léandre attend depuis 2 semaines et nous devrons attendre encore une semaine les deux catas qui nous suivent.
Pas de nouvelles de la Marine ni de la F.I.N. mais je ne compte pas vraiment sur eux.
Dès que je vais me rapprocher de Babel Man Deb je vais prévenir ALINDIEN de manière à être dans leur programme de surveillance. La mer est toujours aussi vide, ce matin un gros poisson s’est pris dans notre ligne mais nous n’avons pas réussi à le mettre à bord. Le dernier thon pêché pesait bien 25 Kg nous l’avons partagé avec Marclotin’s.
Sur ces étendues liquides désertes, notre attention se reporte principalement sur Sacha, tout est en ordre, propre et rangé, la moindre écoute est lovée, chaque réglage de voile est un chef d’œuvre de savoir et d’expérience, nous sommes à l’écoute de chaque bruit, sensibles à chaque mouvement du bateau. Toutes les informations des appareils (plus de 80 fonctions) sont concentrées à la table à carte, véritable poste de commandement.
Grâce à l’ordinateur je calcule ma route en fonction des gribs de vents que m’envoie toujours Laurence, de l’économie de gasoil que nous allons réaliser, ou du gain de temps gagné sur le parcours.
Actuellement je viens d’appuyer ma route plus à l’est car à 21heures les vents vont adonner et je reprendrai ma route au 150°. Et puis il y a les livres, quelle pénitence pour ceux qui ne lisent pas, ce n’est pas mon cas, ma bibliothèque est bien fournie et je me régale.
17 novembre 2008
Les côtes d’Erythrée se dévoilent en transparence derrière un brouillard de chaleur. Comme prévu la mer s’est aplatie et le vent a molli. Nous nous appuyons au moteur pour garder notre vitesse, normalement le chenal de Massawa est balisé au nord par les phares de Difnen et 30 milles plus bas par Sheikh el Abu mais nous n’aurons pas le loisir de les apercevoir, ils sont tout simplement en panne !
Nous sommes passé de 800 /1000mètres de profondeur à 50 mètres, voir parfois 16 mètres, c’est impressionnant surtout que nous sommes bien loin de la côte. C’est grâce à cet immense plateau corallien que la mer se calme, des centaines d’îles parsèment notre route, la vie y est un peu plus dense, nous retrouvons les oiseux et la pêche est bonne mais pas de vie humaine !
Je pense qu’en passant devant le port de Massawa il y aura plus de rencontres. J’attends des nouvelles des catas qui nous suivent pour savoir si mon choix est bon.
Hier j’ai reçu un mail de Sullian m’annonçant un futur petit enfant (le 6e) pour le mois de mai. Je m’en réjouis et je me rends compte que je deviens grand père malgré moi. « On ne choisit pas d’être grand père on le devient », c’est ma destinée, j’en suis fier. Merci à tous mes enfants, bienvenue à tous mes petits-enfants.
En fin de matinée je reçois un appel Iridium de Jean Michel, le skipper de VPM qui m’annonce un fort coup de vent dans la nuit. Pourtant mes gribs me signalent tout au plus 25 Nds.
Je prends au sérieux son information et je choisis de me réfugier dans le Lagon de l’île de Gubbet Mus Niffie, endroit très fréquenté par Henry de Monfreid et son équipage. Arrivé par le travers de la passe nous découvrons un chenal qui semble taillé dans la roche, formant un angle droit et masquant ainsi tout l’intérieur du lagon. Cette mer intérieure est immense et recèle des dizaines de criques, et fiords où les mouillages sont surs et cachés.
Le lieu est absolument sauvage. Sur tribord une vieille base de pêche russe, le reste est minérale, érodé par le vent, les sculptures dans la roche sont impressionnantes, certains blocs sont en suspension dans l’air comme d’énormes champignons. Tout est ocre, orangé, fauve, pas un arbre, seulement des caroubiers qui parsèment cette terre déserte et des dizaines de cabris.
Je pensais tomber sur des pêcheurs ou des militaires, les seuls humains que nous apercevons sont, je suppose, deux gardiens de chèvres venus s’asseoir sur le bord de la calanque où nous avons mouillé, ils nous appellent avec des grands signes, mais prudents nous ignorons leurs appels.
Ce matin pendant que nous transférons du gasoil des bidons aux tanks pour ne pas être en manque pour le passage de Bâb El Mandel, nous voyons venir vers nous un petit « boutre » avec 5 pêcheurs à bord. Bon !?Le cœur bas plus vite mais je prends le parti de les considérer comme ‘Amis’ Ils viennent mouiller en silence à côté de Sacha, et sans rien dire manoeuvrent pour se mettre à couple. Nous sortons les défenses et nous nous saluons « Salam allé koum » réponse « Allé koum Salam »
A bord un matériel de pêche hétéroclite, vieux filets, lignes, palangres, une énorme tortue à l’agonie, une immense glacière pleine de poissons et des ailerons de requin à sécher.
Le patron est installé à l’arrière sous une espèce de dais, sur des nattes, il porte une djellaba blanche et un turban sur la tête. Je demande à Elvis de préparer du thé que nous partageons et j’offre une tablette de chocolat au lait et aux noisettes (luxe suprême). Un moment après le pacha du boutre sort un petit sac en plastique de sous sa djellaba et me tend un téléphone Nokia, un chargeur. Par geste il me demande si je peux lui recharger. Nous sommes restés à nous contempler pendant un long moment d’éternité, perdus dans une île d’Erythrée, nous étions bien, deux mondes différents, mais une même envie d’être en harmonie avec l’univers et c’est là précisément, au bout du monde qu’après une profonde méditation j’en ai conclu que « Nokia rapproche les hommes » Avant de nous quitter le patron nous offre une énorme carangue. Nous sortons de notre repaire de pirates à midi, nous avons encore force 6/7 avec une mer agitée. Obligés de tirer des bords toute la nuit avec 2 ris et solent, c’est épuisant surtout que j’ai une migraine et que je n’ai pas de Zomig !
Dans la soirée je suis rentré en contact VHF avec 3 catas qui descendent sur les Seychelles, ils viennent de Hyères et sont ravis de se joindre à nous pour le passage du Golfe d’Aden
Je les entendais parler sur le canal 8 qui est celui que nous utilisons et je croyais que c’étaient des plongeurs en vacances.
Ils sont plus bas que nous à environ 70milles, je pense les rattraper dans 36h.
La cata de VPM qui nous suivait a eu des problèmes d’équipage, il est en stand-by à Port Ghalib, quant à celui Dream Yacht il a eu des problèmes de moteur et a fait escale à Urgada. Je pense que lui sera dans les temps à Aden.
Vendredi 21 novembre 2008
Troisième nuit de vent debout, le rythme est très régulier, le vent mollit le matin au lever du jour et fraîchit quand le soleil remonte au zénith. La nuit quand il fraîchit entre 20/25Nds nous prenons deux ris, et remontons un maximum appuyé au moteur.
Nous longeons toujours l’Erythrée au plus près, la côte est noyée dans une brume de chaleur et de vent de sable du désert, le bateau est couvert de poussière orange mélangée au sel. Arrivé à Aden il aura besoin d’un grand nettoyage.
A bord le moral est bon malgré cette lente et dure progression. Avec Dean nous avons évoqué la situation dans le Golfe et les derniers évènements, quand je lui ai dit que je n’étais pas rassuré il m’a dit de débarquer ! Lui est serein et même prêt à continuer le convoyage en solo. Bref, il faut être réaliste et attendre notre escale à Aden pour juger de la situation et prendre les bonnes décisions.
La dernière fois j’avais mis 9 jours pour faire Port Galib/Djibouti, aujourd’hui nous en sommes au 9e jour et il nous reste bien deux jours encore pour Aden. Heureusement que le petit Lavezzi n’est pas venu, il aurait subi l’enfer.
Samedi 22 Novembre
Toute la nuit nous avons tiré des bords carrés, profitant de la moindre bascule de vent pour gagner en latitude. Vers 6 h du matin le vent a subitement fraîchi et nous décidons de traverser le détroit pour longer au moteur les côtes du Yémen.
Il nous reste 36 milles pour passer Bad el Mandel, la nuit est tombée, nous avons choisi de passer au plus court par le passage à terre (Small Strait), beaucoup plus abrité. Dans la journée nous avons croisé quelques pêcheurs faisant des grands signes mais il est absolument hors de question de nous dérouter. Je ne pense pas qu’ils soient dangereux mais si nous nous arrêtons dans les minutes qui suivent nous serons entourés d’une dizaine de bateaux et là c’est l’inconnu. Plus nous approchons du détroit, plus les pêcheurs sont nombreux, sans feux, il est difficile de les repérer.
Quand nous les croisons tous nous interpellent, nous aussi nous naviguons tous feux éteints, la grosse masse blanche de Sacha slalome entre les bateaux de pêche dans une nuit noire quand soudain derrière nous, nous entendons des cris d’enfants. Nous sommes rapidement rejoints par un gros zodiac avec à bord des adolescents qui nous hèlent, réclamant avec insistance du Whisky, de la bière, des cigarettes.
La situation est insolite et périlleuse, nous sommes à 7 Nds sous voile à 2ris appuyés au moteur dans une mer formée, la nuit est noire et sous le vent ce zodiac fait route bord à bord et ces cris d’enfants dominent le bruit de la mer et des moteurs. Bienvenue dans le Golf d’Aden !
Sur notre route de plus en plus de cargos, eux aussi ont choisi de naviguer au plus près des côtes Yéménites. Nous retrouvons des vents debout de NE moins violents avec une mer peu agitée. Dans 6 heures nous serons à Aden.
Lundi 24 novembre 2008 :Aden
L’entrée d’Aden est grandiose. Nous embouquons une grande passe entre des jeunes montagnes aux aiguilles hautes, fines et bleutées. A la base de ces formations rocheuses des coulées de sables sont venues combler le moindre espace libre, créant un jeu de couleurs sauvages entre le noir et l’ocre de la pierre se découpant sur des écrans de sable blond. Au-delà de la passe nous découvrons l’immense rade d’Aden, sur bâbord Little Aden essentiellement destiné à l’exploitation et l’exportation des hydrocarbures, et sur tribord la vieille ville, le port de conteneurs et autres chargements. Les vieux bâtiments administratifs sont alignés sur les quais, en arrière-plan nous découvrons la petite ville d’Aden qui s’accroche aux flans des montagnes qui la protègent, cubes blancs, fenêtres en arcades et terrasses accueillantes pour nuits étoilées, ville des milles et une nuit.
12h30, la chaîne file doucement par l’écubier, cette petite sérénade en maillons de 10 est celle de notre victoire sur la Mer Rouge. J’aurais bien filé les 70 mètres rien que pour le plaisir. Restons raisonnables, nous n’avons que 5mètres d’eau devant les quais où nous sommes ancrés. Une fois les moteurs coupés c’est le silence total. Quel bonheur, quel calme, quel feu d’artifice de nouvelles perceptions ! Depuis le 13 novembre nous sommes en mer dans des conditions difficiles et extrêmement bruyantes. Fureur de la mer, bruit des vagues explosant sous la nacelle, vent dans les haubans, moteur à longueur de journée pour nous aider à atteindre des points imaginaires, coups de raquettes des coques qui nous obligent à nous tenir à chaque déplacement, ruissellement de l’eau de mer dans le cou à 3h du matin, draps humides. Ce silence est la plus belle des récompenses, instant ineffable dans notre vie de baroudeur.
Notre Aladin à nous sera Salim, Salim est le Yéménite qui s’occupe des papiers, hyper sympa. Connu de tous les bateaux en escale, ce garçon est capable de tout débrouiller avec un éternel sourire et sans jamais tendre la main, nous sommes loin de l’Egypte.
Ce matin nous embarquons un reporter de I télé. Il y a un mois j’avais été contacté par leur régie car ils désiraient réaliser un reportage sur les difficultés des navires à naviguer dans cette zone dangereuse. Mathieu notre journaliste est arrivé depuis le 18 et déjà il nous filme et nous interview comme les survivants d’un autre monde ! Aujourd’hui nous le consacrons au bateau demain nous verrons.
Mercredi 26 novembre 2008
Tous les contrôles sont faits, hier matin nous avons rempli les tanks, les fûts de gasoil, et fait de l’eau, nous avons profité du tuyau d’eau du port pour dessaler entièrement le bateau, l’accastillage et les inox. Puis disposant de l’après-midi nous sommes allés prendre nos marques dans Aden en vue de l’avitaillement. La ville s’étend le long de cette immense rade, les immeubles assez modernes et pas souvent terminés juxtaposent la zone portuaire sur des kilomètres, l’ensemble n’est pas très beau.
Les mœurs assez éloignées des nôtres laissent apparaître une grande misère pour les défavorisés, femmes bannies et vieux sans ressource et puis, quelle société ! Société unisexe qui en cachant le charme, la beauté, le rire et les promesses suggérées se prive du merveilleux qu’induit la présence des femmes. L’activité s’arrête à l’heure où le kat frais débarque. Les visages se déforment sous la boule de feuille inlassablement mastiquée, le regard devient brillant et l’apathie se généralise.
Les trois autres catas sont arrivés, un Lagoon 47, un Lagoon 440, un Lagoon 380. Hier soir j’ai réuni tous les skippers pour mettre au point l’appareillage prévu ce soir à 16h. J’ai établi une route avec waypoints, donné les consignes de navigation, le canal VHF en cas de problème et déterminé les heures pour les transmissions des positions 3 fois par jour à Alindien.
Je suis scandalisé par l’interview du Vice Amiral Valin l’officier commandant la force d’intervention dans le golfe (LE MONDE 25.11.08) qui annonce le départ prochain de « 6 catamarans fonçant dans la gueule du loup » Je n’ai jamais été en contact avec lui, d’autre part il ne respecte pas son devoir de réserve en révélant notre position et nos intentions, il nous met lui-même en danger car nous sommes en situation de guerre.
Il n’a pensé qu’à se protéger de sa hiérarchie au détriment de l’angoisse de nos familles et de nos proches : lamentable. Les pirates ont de beaux jours devant eux. A 16 heures toutes les clearances étaient faites et je donne le signal du départ.
27 novembre 2008
Les 6 catas sont sortis tranquillement du chenal, le soleil couchant arrosait d’orange cette baie grandiose. Sortir de jour nous a permis de prendre nos marques et de régler notre allure sur les plus petits bateaux. Rapidement nous établissons les voiles et prenons le cap de notre 1er Waypoint.
Notre ami reporter s’adapte bien à la vie du bord, il s’avère farfelu, charmant et très professionnel. Je sens que l’ambiance est tendue et que les trois nouveaux se reposent entièrement sur moi. J’ai vraiment le sentiment qu’ils minimisent les dangers. J’espère vraiment qu’ils ne nous poseront pas trop de problèmes.
Le temps est au beau fixe, ce que nous attendions, Léandre est en tête de flotte et son feu de mat nous sert d’alignement pour l’instant car demain nous masquerons les feux. J’ai longtemps hésité à faire route tous feux éteints mais à six bateaux le danger de collision est réel par nuit sans lune.
28 novembre 2008
Nous sommes restés correctement groupés, nous avons croisé beaucoup de bateaux de pêche sur notre route et au matin je comprends que je dois éviter de rester à l’accord du plateau continental car c’est là qu’ils pratiquent la pêche à la palangrotte.
Soudain à 8h35 un appel de détresse sur canal 16, un tanker à 63 milles de nous est entouré de 2 speed-boats, le commandant appelle Nato War Ship la cellule d’intervention de l’OTAN, nous suivons les pirates et leur abordage en direct. C’est stressant, nous comprenons que l’armateur du tanker avait fait appel à une société de mercenaires Allemande pour protéger son navire.
Quand les mercenaires ont vu l’hélicoptère arriver, ils se sont jetés à l’eau et furent donc récupérés évitant ainsi la prise d’otage et laissant le tanker aux mains des pirates !! A 9h45, autre appel de détresse à 43milles au sud de notre position. Un cargo chypriote signale également trois speed-boats à 1mille de son étrave.
L’hélicoptère de la marine Française est piloté par Marine Bayer une courageuse Morbihannaise. Lors de son retour sur le bâtiment de la marine, elle survole et signale un grand boutre à 40 milles, faisant route dans notre direction à 20 Nds, ils sont 10 hommes à bord. J’ai deux heures pour descendre à la côte et nous masquer dans la brume de terre, j’appelle en VHF tous les bateaux, et secoue tout mon monde à coup de corne de brume. Nous allons longer cette superbe rive montagneuse, désertique, sableuse jusqu’à l’abord de Al-Mukallâ. L’approche de ce grand port me rassure et détend l’atmosphère. Pour la nuit à venir nous masquons tous nos feux et interdiction d’allumer le carré, silence VHF impératif, bien évidemment les trois plaisanciers ne peuvent s’empêcher de parler et je suis obligé de les rappeler à l’ordre.
La nuit du 28 au 29 est calme, nous sommes vendredi et les pêcheurs ne travaillent pas donc la mer est libre. Au matin un gros boutre nous approche pour faire du troc sans agressivité. Toujours route au moteur le long des côtes, nous avons la chance d’avoir une météo superbe qui permet aux petits catas de bien avancer et de ne pas nous retarder. D’un autre côté elle permet également le déplacement rapide de toutes embarcations « Souspicious » !
Dans la soirée du 29 nous sommes par 15°08 N et 51°33 E, comme nous devons faire route sur Salala pour ravitailler Léandre, et Marclotin’s en gasoil je prends la décision de me séparer des trois Méditerranéens. Nous nous quittons à la nuit tombée, les bretons hissent les voiles, Tchao et bonne route.
Soudain dans le calme de la nuit environ une heure après notre séparation nous les entendions s’injurier à la VHF, bonjour l’ambiance, j’espère qu’ils arriveront aux Seychelles. Je pensais qu’être en groupe étant rassurant ! Je réviserai ma position la prochaine fois.
30 novembre 2008
Le petit port de Pishtun se trouve à 20 milles sur notre route alors nous décidons d’aller jeter un coup d’œil au cas où nous pourrions ravitailler et débarquer Mathieu Préaux notre Grand reporter et compagnon de route. Malheureusement ce n’est qu’une rade avec un petit môle, un endroit merveilleux à redécouvrir en croisière. Plus nous approchons du quai, plus la foule devient excitée, des dizaines de groupes d’hommes en djellaba nous attendent visiblement pressés d’accueillir les étrangers, effrayé nous faisons demi-tour, cap sur Salala. Depuis que nous sommes à 123 milles de Salala la tension est retombée et l’équipage recommence à chanter.
Merci de tous vos messages d’encouragement
2 décembre 2008
Salala n’a aucun intérêt, c’est un gros port de commerce ultra moderne très fermé. Nous avons attendu toute la matinée les autorités au mouillage avec interdiction de quitter le bord.
La police est venue vers midi nous chercher pour nous emmener dans un minibus climatisé au bureau des douanes et de l’émigration, nous avons apprécié la gentillesse, l’organisation sans défaut des Omanais, mais hélas ce fut interminable, j’avais l’impression d’avoir à faire à des élèves de 4e tête en l’air. Nous nous sommes quand même fait avoir par un transitaire véreux que les douanes nous ont imposé.
Nous avons pu faire le gasoil assez rapidement en sympathisant avec un armateur Omanais L’affaire n’était pas simple, nous devions nous approvisionner en dehors du port car leurs pompes ne débitent pas moins de 2 tonnes.Mais pour faire rentrer du gasoil dans cette enceinte portuaire, il nous fallait une quantité indéterminée d’autorisations en tout genre. Notre ami a tout géré, payé et fait rentrer le camion sous son nom, puis nous a emmenés en ville pour des courses de dernière minute, et à 22h nous étions prêts à appareiller pour les Seychelles.
Nous passons la dernière soirée ensemble, Mathieu nous promet d’aller saluer Marine Cat Sey au salon Nautique ( www.mathieu-preaux.com )
Nous quittons Salala à 9H. Devant nous Mahé, à tribord Socotra et ses pirates, à bâbord pas de vent, nous avons encore 400 milles à faire pour se dégager de Socotra dans une zone pas trop soft mais nous sommes moins sous tension que dans le golfe, d’autre part je connais bien les skippers de Marclotin’s et Léandre, avec eux pas de problème.
Un petit vent de SSE se lève une fois dégagés de la côte, nous nous appuyons au moteur, notre vitesse est de 6 Nds de moyenne, nous devrions toucher des vents portant dans 12h.
La musique est revenue à bord, chansons seychelloises bien sûr, Rémi et Jean Baptiste seraient malheureux.
4 décembre 2008
Notre nuit fut tranquille, chacun a repris sont rythme Doucement les vents ont fraîchi en provenance du NE, les dieux sont avec nous, pour écarter tout danger nous allons contourner Socotra à une distance de 240 milles. Comme pour fêter notre retour, des centaines de dauphins envahissent la mer chassant visiblement un énorme banc de poissons, nous assistons à des courses poursuites infernales, des bonds de plusieurs mètres, c’est une grande fête aquatique qui se déroule sous nos yeux étonnés, la mer bouillonne, petits et grand ne cessent de plonger de sauter de sprinter sur leurs proies.
Petit à petit le vent passe de 15 Nds à 20 Nds. En fin de journée il est établi à 25 Nds. Par iridium j’ai des nouvelles de Jean Michel le skipper de VPM, ils ont quitté Aden ce matin avec un vent fort dans le nez et une mer agitée, ils sont obligés de tirer des bords pour avancer, ils en bavent. Je remercie toutes les divinités du ciel et de la terre de m’avoir octroyé du grand beau temps pour notre passage du Golfe, j’imagine mal à avoir à gérer 6 bateaux dans du gros temps en un lieu pareil
5 Décembre
De gros nuages noirs lourds de pluie chargent un ciel de mauvais présages, le jour a du mal à se lever, la mer s’énerve et vient bruyamment le faire savoir sur la coque. Ce matin nous avons rendez-vous avec l’angoisse ! La nuit nous a séparés de quelques encablures, les trois bateaux font route au 184°, avec une vitesse fond de 7.5 Nds, et dans les surfs 10/11 Nds. Gérard est plus bas que nous sur mon tribord arrière et Philippe bien devant sur mon tribord.
Soudain Gérard m’appelle à la VHF « Philippe as-tu vu le gros boutre qui fait route sur toi à tribord ? .» Je sors et scrute la mer, la visibilité n’est pas bonne dans ce jour naissant, il fait encore sombre et gris, je ne distingue pas Marclotin’s mais j’aperçois Léandre et soudain je vois la forme caractéristique des boutres du Golfe. Je reprends le micro, appelle Marclotin’s pour connaître sa position par rapport à l’intrus et leur signale que je prends 20° à bâbord pour accélérer et m’éloigner du boutre. Quand devant moi tous feux éteins sortent de la grisaille deux mastodontes, deux portes conteneurs qui font routes ensemble pratiquement bord à bord. Je préviens Gérard et Philippe que je vais passer au vent des Portes conteneurs quand Gérard me rappelle et me signale un deuxième boutre faisant route sur lui. C’est vraiment un rendez-vous inattendu, deux boutres, deux cargos, trois voiliers, nous sommes à 500 milles des côtes Somaliennes, 430 milles de Socotra.
Je ne suis vraiment pas rassuré et je me demande qui des voiliers ou des portes conteneurs va être abordé. La situation s’éternise, mon cœur bat au rythme des boutres qui montent vers nous quand Gérard m’indique que le deuxième ‘Souspicious boat’ vient de passer derrière lui, ils font route sur les cargos. La scène est impressionnante, le soleil chasse l’aurore, les averses tropicales s’éloignent vers l’ouest mais la mer reste nerveuse, celui qui faisait route sur moi a incliné son cap et se dirige sur l’arrière des portes conteneurs, nous prenons de la distance par rapport à eux. Je me mets en veille sur 16 « au cas où », et rentre me préparer un café.
Les ombres de nos étranges visiteurs s’éloignent, la tension baisse, sortis de Socotra je me voyais déjà à l’abri de semblables situations, mais ce matin ce petit intermède me rappelle à la vigilance. Tant que nous n’aurons pas passé l’équateur je serai sur mes gardes, je ne saurai jamais ce que faisaient ces deux boutres si loin de tout et vraiment je ne veux pas le savoir.
Je demande à Philippe et Gérard de se regrouper et nous continuons notre route en silence sur les Seychelles.
9 décembre
Plus aucune rencontre n’est venue troubler notre navigation, Depuis quatre jours nous attendons le mythique passage de la ligne. Deux matelots, Philippe Thomas et Dominique Servant vont passer pour la première fois l’équateur alors tradition oblige le vieux Cap’tain Philou prépare leur intronisation dans le monde de la Déesse de la mer « Mami Watta ». En Afrique c’est elle que tous les marins invoquent, en Asie c’est la Déesse Amma, ce soir j’ai préparé une cérémonie digne des pirates que nous sommes. La mer est calme, nous nous retrouvons sur Marclotin’s, mes nouveaux ne sont pas très rassurés.
Voici la soirée d’initiation
Après avoir fait mettre le bateau cap au nord (Obligatoire) je demande aux nouveaux de se mettre torse nu et tout en leur dessinant sur le ventre au feutre indélébile une ancre de marine et deux flèches je leur explique d’une voix grave et caverneuse que maintenant je vais définitivement les ancrer dans leur nouveau monde, les deux flèches symbolisant la puissance de notre Déesse à chasser la peur et l’ignorance. Puis m’emparant d’un bol de riz je fais le tour du bateau en demandant à Mami Watta d’accepter mes offrandes que je lance aux quatre points cardinaux.
« Oh Mami Watta, Déesse de la mer, je te demande d’accepter dans notre monde, Philippe et Dominique.
Puisses-tu par tes bénédictions les protéger des mauvais vents et des pièges de la terre, puisses-tu leur apporter richesse, amour et gloire »
Puis nous récitons l’incantation secrète. : Kili Ki Watta Big Ganan Ba Oum Pa.
« Maintenant et à jamais ils te vénèrent, toujours en paix, garde les sous ta protection »
Vient le moment de satisfaire les ‘Nat’ (Génies de la mer un peu belliqueux) il s’agit de faire offrandes de riz et d’alcool aux quatre points cardinaux car il vaut mieux les avoir de notre côté. Philippe et Dominique » s’exécutent. Ensuite mes deux lascars se réfugient sous un grand drap blanc soutenu par deux matelots initiés quand un troisième verse un grand seau d’eau de mer sur les postulants. A nouveau nous implorons Mamie Watta : Kili Ki Watta Big Ganan Ba Oum Pa. Et pour qu’ils puissent renaître dans leur nouvelle communauté nettoyée des horreurs de l’ancien monde ils doivent maintenant plonger nus dans la mer. Si Mamie Watta ne les accepte pas ils se feront engloutir par les flots, suprême moment d’angoisse mais tout se passe bien et notre cérémonie se termine autour d’une bouteille de Rhum.
Voilà notre passage de la ligne,
Ce matin nous faisons route sur notre » Zolizile » nous arriverons le 11 décembre 08 après deux mois de mer. Puissions-nous garder dans notre cœur le souvenir de tous ceux qui ont croisé notre route
Merci aux skippers et matelots qui ont partagé cette aventure avec courage et bonne humeur.
Merci à tous ceux qui nous ont soutenus par leurs petits mots et par leurs prières.
Cap’tain Philou
(Victoria, Mahé, Seychelles)
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