Laurence est une amie de ma petite sœur Catherine, le caractère bien trempé, jolie comme un cœur, un peu timide, comment ne pas tomber amoureux de cette belle jeune fille au long cheveux châtains, aux yeux marrons. Un teint naturellement coloré donne un charme rebelle à son beau visage, sa gentillesse et son grand sourire ajoutait à sa distinction.

Nous nous marions le 7 septembre 1994 dans l’église du Croisic, les cornemuses et binious accompagnent notre sortie sous un soleil éclatant. La grande villa des Roches est en fête, mon chalutier Le Croisicais II arbore son grand pavois, belle tradition maritime célébrant un évènement heureux à bord des bateaux.

C’est le premier mariage dans la famille Fouché, la réception est grandiose, les réjouissances sont à l’égal de notre bonheur mais nous n’en gardons pas grand souvenir, étant déjà ailleurs.


Un voyage de noces maritime
Le lendemain du mariage nous partons faire le tour de l’Espagne en stop. Nous étions en pleine époque Flower people, love and peace, véritables hippies levant le pouce sur le bord des routes. Nous traversons l’Espagne en camion, en bus, en voiture, ma jeune et belle compagne ne laisse pas indifférent les vieux chauffeurs lubriques.
En 1974 le sud du pays est encore très en retard, les villages blancs vides et silencieux écrasés de chaleur ont fermé leurs volets, la vie rurale est moyenâgeuse, les rues désertes sont balayées par des courants d’air brulants qui chassent à notre grande surprise un déluge de morceaux de plastiques qui s’amoncellent dans les recoins les plus inattendues.
Nous comprenons avec stupeur la provenance de ces débris en découvrant les immenses serres qui recouvrent tout le sud de l’Espagne dans la région de Carthagène et Almeria. La main d’œuvre en majorité des migrants marocains, est durement exploitée par les grands propriétaires.
Après maintes péripéties et rencontres pittoresques, amicales et passionnantes, nous atteindrons Lisbonne le but de notre voyage.
A Lisbonne nous avons rendez-vous avec François et un équipage de copains pour convoyer une Tina 37, plan Carter, un joli voilier aux formes tendus haut de francs bords mais peu logeable. Nous retrouvons l’équipage à Belem mais pas le bateau, que le propriétaire a laissé à Cadix. Qu’à cela ne tienne nous louons une voiture et nous avalons les 580 km qui nous séparent du Tina.


Le temps est sublime la navigation le long des côtes d’Espagne et du Portugal reste un souvenir inoubliable jusqu’au Cap Saint Vincent. Arrivés en atlantique nous sommes confrontés à un changement de météo brutale. La remontée sur la France s’annonce difficile, nous affrontons une mer démontée, des vents de face, le bateau peine, tape dans la houle, l’équipage est à bout.
Au matin du 28 septembre après 5 jours de navigation au près dans une mer nerveuse et agressive, nous démâtons à 100 milles au large de Lisbonne, Laurence qui souffrait en silence pousse un grand OUF de soulagement.
Nous larguons tout le gréement rapidement car la partie du mat qui flotte dans la houle fait bras de levier sur le pied de mat qui, sorti de son emplacement, défonce la coque tribord du Tina.
C’est sous gréement de fortune que nous arriverons à rejoindre le petit village de pêcheurs de Sines ou nous sommes accueillis avec beaucoup de gentillesse et d’amabilité. Nous sommes les « naufragés du voilier », évènement peu ordinaire dans ce village reculé du pays. Tout le monde se met en quatre pour nous aider, à terre les femmes nous préparent de copieuses daubes de poissons, au mouillage les sardiniers nous invitent à partager leurs sardines grillées. Exemple s’il en faut de la solidarité des gens de mer.

Nous sommes en pleine révolution des œillets, les contacts avec le propriétaire et l’assurance sont difficiles, malgré tout François négociera le remorquage du bateau jusqu’à Lisbonne. Mais soupçonnant une stratégie de la CIA pour livrer des armes aux révolutionnaires, le bateau sera fouillé de fond en comble par les autorités Portugaises, sous le regard du consul de France venu nous prêter main forte.
A notre grande surprise les fonds sont remplis de bouteilles de Porto ! Quelques bouteilles en l’honneur de la révolution nous serviront de laisser passer.
Nous laissons François au chevet du bateau blessé et rentrons en France par le train. Malheureusement les relations franco/espagnoles s’étant gravement refroidies, les passeports sont obligatoires pour traverser l’Espagne, Laurence n’a qu’une carte d’identité.
Nous sommes débarqués du train en pleine nuit dans la gare frontalière de Vilar Formoso au milieu de nulle part, une brume glaciale nous saisit, il fait froid et n’avons pas un sou ! Vers 3 heures du matin un train en direction de Lisbonne s’annonce, c’est en clandestins que nous montons à bord, et bien sûr au premier contrôle nos papiers sont confisqués. Est-ce grâce à l’esprit révolutionnaire qui imprègne la société portugaise mais grâce à un jeune contrôleur, nous récupérons nos papiers et il nous fait sortir par une sortie dérobée de la gare.
L’ambassade est débordée, tous les touristes voyageant avec une carte d’identité sont bloqués, nous attendrons trois jours l’obtention du passeport de Laurence dans une atmosphère insurrectionnelle joyeuse, partageant avec tout un peuple en délire l’espérance d’une liberté toute proche.